Le président de l’Égypte est allé trop loin

«Aucun terrain d’entente, aucun dialogue n’est possible tant que (le président égyptien Mohamed Morsi) ne révoque pas cette déclaration», a affirmé le défenseur de la démocratie et prix Nobel de la paix, Mohamed ElBaradei. «Il n’y a pas de place pour le dialogue lorsqu’un dictateur impose les mesures les plus oppressives et odieuses qui soient, puis affirme ensuite «coupons la poire en deux”». (traduction libre)

Morsi a remporté les élections présidentielles de juin de façon loyale. Néanmoins, de nombreux Égyptiens redoutent que son décret présidentiel du 22 novembre anéantisse les gains démocratiques issus de la révolution de l’an dernier. Selon le décret, les tribunaux ne peuvent contester aucune de ses décisions jusqu’aux prochaines élections.

Morsi s’est doté de pouvoirs plus étendus que ceux possédés par l’ancien dictateur Hosni Moubarak. Il s’agit ici d’une situation déroutante, étant donné que rien dans les antécédents de Morsi ne laisse entrevoir qu’il souhaite devenir le prochain dictateur de l’Égypte. Certes, il fait partie des Frères musulmans, mais cette formation s’est largement éloignée de ses racines radicales.

Il n’en demeure pas moins que l’on commence à soupçonner qu’il attendait simplement l’occasion d’imposer un régime islamique à tous les Égyptiens, qu’ils soient libéraux, chrétiens ou laïcs. Si l’Égypte, de loin le pays arabe le plus populeux, succombe à une nouvelle tyrannie, alors le «printemps arabe» n’était qu’une illusion passagère.

Certes, Morsi a mal agi, mais il n’a pas réellement l’intention de ramener une dictature. Il cherche simplement à neutraliser le Conseil suprême de la justice, formé de juges qui sont presque tous en poste depuis l’époque de Moubarak. Le Conseil a déjà dissout le premier organisme chargé de rédiger la nouvelle constitution. Certains signes montraient qu’il s’apprêtait probablement à dissoudre le deuxième.

Le mois dernier, la possibilité que le nouvel organisme élabore une constitution reposant principalement sur la loi islamique a incité la plupart des formations laïques et chrétiennes à se retirer du processus. L’organisme était désormais privé du quorum nécessaire, les membres restants, y compris de nombreux députés liés aux Frères musulmans, ont poursuivi leur travail malgré tout. Il était donc de plus en plus probable qu’une nouvelle décision de la cour invaliderait aussi cette assemblée.

Morsi est intervenu rapidement. Il s’est non seulement accordé des pouvoirs souverains qui le mettent à l’abri de tout recours devant la justice, mais a également empêché le Conseil suprême de la justice de dissoudre la deuxième Assemblée constituante. Il a aussi donné deux mois supplémentaires à l’Assemblée pour qu’elle termine la rédaction de la Constitution. Une fois terminée, elle devrait être approuvée par voie de référendum.

Par conséquent, ce qui est en train de se produire n’est pas la montée d’une nouvelle dictature, mais plutôt une manœuvre politique sans merci visant à créer une Égypte démocratique et islamique. Naturellement, ces mesures effraient une grande partie des 49 % d’Égyptiens qui ont voté contre Morsi aux présidentielles et elles remplissent d’épouvante les 8 millions de chrétiens du pays.

L’édit de Morsi a suscité des manifestations véhémentes dans les rues et la formation d’un Front de salut national destiné à unir tous les groupes non islamiques afin de forcer Morsi à suspendre ses édits. Mais cela ne sera peut-être pas suffisant.

La vérité, c’est que les élections ont produit une majorité parlementaire et un président qui ont l’intention d’imposer la loi islamique, et que ses opposants ont recours à divers instruments juridiques pour enrayer le processus. De plus, il est presque certain qu’une nouvelle constitution imposant la loi islamique obtiendrait un «oui» lors d’un référendum.

L’autre vérité, c’est que les majorités ne devraient pas tenter d’imposer leurs points de vue à d’importantes minorités qui ne partagent pas la même vision. L’Égypte devrait s’attendre au pire.