Le grand soir

– Félicitations!

– Merci!

Cérémonie de remise des Prix littéraires du Gouverneur général, mercredi dernier, à Rideau Hall.

– Félicitations! Vous êtes restée vous-même!

Le carton d’invitation précisait effectivement «cravate noire/robe longue» et j’avoue que j’ai un peu paniqué quand j’ai lu ça. Mon éditeur me rassura en me conseillant une tenue que je porterais, par exemple, pour le mariage de ma sœur. Bonne consigne. L’homme continua:

– Moi, je porte l’habit noir, mais c’est plus facile pour un homme.

À bien y penser, il avait raison. Un homme peut longtemps porter le même costume, et il sera toujours en veston et pantalon, il n’a pas à passer du pantalon à la robe. Et qui dit robe longue dit aussi chaussures, bijoux, coiffure et maquillage de circonstance.

– Vous voudriez bien signer mon livre? Je l’ai traîné jusqu’ici…

C’était l’épouse de l’ambassadeur de la France au Canada, stupéfaite devant ma persévérance de dix ans. Son mari, lui, était à la fois impressionné et perplexe:

– Mais, pouvez-vous nous donner un mode d’emploi pour le lire?

Ma tenue avait quand même exigé de la réflexion: pantalon anthracite à jambe étroite, veste corail, chemise blanche (le collet tendait à s’affaisser, agaçant), collier fait de papier et chaussures à talons plats, vermeilles ton sur ton. En fin de compte, j’oubliai de me mettre un peu de rouge.

– Est-ce que je pourrais vous écrire un mot?…

Le pas si jeune homme en face de moi m’attire de côté.

– Mais, peut-être que je pourrais vous le dire de vive voix… Ce soir, quand vous avez parlé…

Fiou! Ce n’était pas mon habillement. Mais qu’avais-je bien pu dire qui eut soit ébranlé soit agacé ce monsieur?

– C’est que moi, ce soir, je suis ici seul, alors que j’aurais bien voulu…

Je ne compris pas immédiatement, puis, c’est vrai, j’avais ouvertement évoqué le soutien de ma conjointe, dûment nommée. Donc l’homosexualité. Des gens s’en font encore un problème.

En tout cas, quelque chose que je n’ai pas fait: parler chiac.