L’amour qui nous habite

J’ai fait mon arbre de Noël en fin de semaine. J’ai installé le sapin sur une table basse, déroulé des kilomètres de jeux de lumières scintillantes et des kilomètres de guirlandes dorées. Puis, j’ai accroché des dizaines de boîtes de boules brillantes et de glaçons miroitants.

Je l’ai fait au moment où ma mini fièvre de Noël annuelle s’est emparée de moi, car je craignais que si je ne le faisais pas maintenant je n’aurais pas le courage de le faire plus tard.

Noël est un feeling éphémère. Il faut le capter pendant qu’il passe!

Je ne sais donc pas si, le 25 décembre, je serai encore dans l’esprit des Fêtes.

Tout ce que je souhaite, c’est que l’avalanche annuelle de bons sentiments qui nous guette en décembre ne nous assomme pas. Quoique ce soit difficile d’y échapper, vu l’engouement circonstanciel obligé des médias pour les guignolées, les sans-abri, les familles démunies, les vieillards, la solitude, la souffrance humaine, l’abandon, la misère, la pauvreté, la détresse, l’indifférence, l’ignorance, la pitié.

Faut pas se surprendre de cette surenchère de sujets désolants et déprimants, puisque Noël c’est la fête de l’amour, et qu’on se sent coupable de ne pas en donner suffisamment. À Noël ou le reste de l’année.

Dans ce domaine, les médias ne font que refléter qui nous sommes, collectivement.

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J’accrochais mes boules, lentement, une à la fois, en prenant du recul pour vérifier si chacune allait bien là où je l’avais placée.

Et, parlant de recul, je me suis mis à penser à mes Noëls d’antan. Au sapin que mon oncle Albert allait couper et qu’on halait avec son frimas dans la maison. Aux pâtisseries que ma tante Anita préparait en prévision du réveillon. Aux deux pères Noël qui nous avaient visités, une année, à l’orphelinat et qui, à ma stupéfaction totale, connaissaient mon nom lorsqu’ils m’ont remis un sac de bonbons que les sœurs eurent tôt fait de m’enlever, comme ceux des autres orphelins, afin de nous les redistribuer parcimonieusement dans les semaines suivantes. À la crèche que Monsieur Michaud avait fabriquée et qui trônait dans un village de modestes maisonnettes de carton sous l’arbre de Noël de Madame Michaud, rue Ordonnance, où vivaient ma sœur et mon frère.

Je revoyais les autres Noëls, quand j’étais étudiant au collège et que je devais quitter la résidence pour les Fêtes, sans savoir où j’irais. Et, en conséquence, tous les Noëls où je me sentais de trop, absolument perdu dans ma solitude, jamais «chez moi», mais chez des parents des étrangers qui me faisaient la charité. Joyeux Noël?

Mais un jour, j’ai pris conscience que c’est moi qui faisais mon Noël. Que je pouvais aimer Noël si je le voulais. Et là, tout a changé. Fini la tristesse des Fêtes. Fini le sentiment d’abandon. Fini la solitude pesante. Fini le sentiment de ne pas être à ma place.

Et je me suis mis à décorer des arbres de Noël.

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Je pensais à tout ça, en tournant autour de mon sapin. La télé était allumée et c’est alors qu’à ce moment précis on a annoncé qu’on venait de découvrir, à Drummondville, trois petits anges apparemment noyés par leur maman dépressive. Ça m’a coupé le feeling de Noël illico.

J’ai tout de suite saisi que les médias allaient s’emparer de l’affaire, surtout qu’elle arrive en ce moment si sensible de l’année, un moment agréable pour certains, mais si difficile pour d’autres, celui des Fêtes, qui nous contraint souvent, trop souvent, face à soi-même si ce n’est face aux autres, à devoir prendre position sur notre sens ou non de la fête, sur notre envie ou non de fêter, sur notre besoin ou non de fêter.

Depuis l’annonce de ce drame, on a eu droit aux reportages éplorés usuels, avec une armée de psys qui tentent de nous expliquer le pourquoi de la chose en nous parlant de généralités, puisqu’ils ne connaissent pas plus la situation que nous.

On a droit à des reportages consternés habituels où des travailleurs sociaux tentent de répondre au comment de la chose: comment éviter que cela ne se reproduise, comment déceler des cas potentiels dans notre entourage, comment prévenir, comment guérir la douleur, comment éradiquer la déréliction susceptible de causer une telle tragédie.

Évidemment, aucun d’entre eux ne saurait apporter une réponse satisfaisante. Parce que tout cela nous dépasse. Tout cela nous projette en plein dans l’abysse insondable d’un cœur humain pétrifié de silence, d’isolement, de souffrance indicible.

Le cœur humain est comme les empreintes digitales: il n’y en a pas deux pareils.

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Il nous faudra en dérouler encore des kilomètres de guirlandes, et il nous faudra en accrocher encore des tonnes de boules avant que la joie annoncée par le temps des Fêtes ne fasse plus de victimes, ou ne laisse plus sur le carreau des âmes en peine, des âmes en colère, des âmes en perdition.

Il nous faudra faire tout un examen de conscience universel avant que l’humanité puisse spontanément goûter au bienfait d’une fraternité censée faire de nous des hommes et des femmes de bonne volonté capables de vaincre la désespérance humaine.

Entre-temps, la vie continue. Les Fêtes ressurgissent chaque année, charriant avec elles ce maelström de contradictions, de paradoxes, d’énigmes qui nous confrontent à la Vérité avec un grand V. La vérité de l’amour qu’on éprouve réellement pour ceux et celles qui nous entourent. La vérité de l’attention que l’on donne réellement à ceux et celles qui ont besoin d’écoute. La vérité de la disponibilité que nous offrons réellement à ceux et celles qui ont besoin d’aide. La vérité du pardon qu’on accorde, la vérité du regret qu’on exprime, la vérité du bonheur qu’on souhaite aux autres. La vérité de notre affection. La vérité de notre amitié. La vérité de l’amour qui nous habite.

Han, Madame?