Laisser des traces dans le sable de la vie

Le 4 avril 1989, sa conjointe, Francine Lelièvre, et quatre de ses collègues prennent un petit avion pour un vol de Québec à Bonaventure. L’avion se fracasse sur le mont Saint-Joseph à Carleton: le mauvais temps a trompé le pilote.

Le récit commence par l’annonce de l’accident. Raymond est à son bureau de l’édifice G du gouvernement québécois à Québec où il est responsable du programme Artistes à l’école qui permet à des élèves de rencontrer des artistes et des écrivains quand on lui apprend par téléphone la nouvelle.

Tandis que Raymond espère une bonne nouvelle, Francine et ses collègues luttent pour leur survie, eux qui à l’exception du pilote ont échappé à la mort. En alternance, on revit la journée et la nuit de chacun d’eux.

Le style est fort différent, selon qu’il s’agit de Raymond ou de Francine. Pour Francine, l’écriture est chronologique et romanesque. Pour Raymond, elle est autobiographique, tantôt centrée autour de conversations en particulier avec Alphonse, un collègue dont le bureau de travail est voisin du sien, tantôt plus intérieure alors qu’il se rappelle son cheminement de vie depuis la fin de ses études. La crainte que Francine soit morte lui fait réaliser à la fois l’importance qu’elle a dans sa vie depuis le début des années 1970 et tout ce qu’il a accompli tant comme animateur et fonctionnaire que comme chansonnier. Ce sont d’ailleurs ses chansons qui lient l’œuvre. Les huit chapitres portent le nom d’une chanson qui devient évocatrice du propos et dont il donne les paroles.

Raymond évoque sa vie à la façon d’un puzzle qu’on reconstitue, pigeant dans ses souvenirs ce qui lui semble le plus important. De sa démarche, il écrit qu’il «s’entête à poursuivre un objectif plutôt qu’une carrière» (p. 22), ce qui est également caractéristique de son écriture.

Il vogue au gré de ses souvenirs. Son choix de tenter de vivre de la chanson après la production de son premier album en 1970, sa volonté de transformer la grange de son grand-père en boîte à chansons, et surtout son désir d’aller au bout de ses passions. Puis cet autre choix d’être un animateur de la vie culturelle québécoise, alors qu’il met sur pied et développe le programme Artistes à l’école, après avoir été animateur de la vie étudiante au cégep de Gaspé.

C’est l’écriture — la sienne et celle des autres — qui lie sa démarche. L’écriture dont il dit qu’elle «permet de fixer le temps» et que «chaque mot est un grain dans le sablier qui laisse des traces de notre passage quelque part, dans le sable de la vie» (p. 116).

L’autre aspect intéressant est dans son choix de vivre au Québec et dans son désir de maintenir des liens étroits avec l’Acadie: «Québec-Acadie, quand je refais le chemin menant de l’un à l’autre, entre les montagnes et la mer, je me dis que si c’était à refaire, je resterais fidèle à mon étoile». Le titre prend alors tout son sens, amplifié par l’accident qui a eu lieu sur une montagne à proximité de la mer. Il note qu’en Acadie, il est le créateur de «Tabusintac» et qu’au Québec il est «le maraudeur des coulisses gouvernementales qui aura finalement permis un rapprochement entre les artistes et les jeunes» (p. 333). Il ne perçoit pas cette dualité négativement, bien au contraire: elle est ce qu’il est et ce dont il est fier.

Ce livre est également un chant d’amour et un hommage à Francine Lelièvre. On sent l’amour qu’il éprouve pour elle, leur complicité, le respect qu’ils ont l’un pour l’autre, et le support qu’ils accordent au cheminement affectif et professionnel de l’autre.

Disparu n’a pas la force narrative du Vol de l’aigle pêcheur. Si tout ce qui entoure l’écrasement de l’avion est passionnant, que ce soit la façon dont est raconté ce que vivent Francine et ses collègues que l’incertitude dans laquelle sont Raymond et sa famille, les évocations de la vie de Raymond souffrent d’un manque d’unité. Tantôt, il choisit le récit et ce sont les meilleurs passages; tantôt, il passe par des conversations dont certaines sont artificielles.

Il a voulu créer un effet dramatique en orientant tout le livre autour de l’accident, mais il ne réussit pas à y intégrer tout à fait le cheminement de sa vie. Malgré tout, le livre se lit d’un trait et offre un portrait riche et nuancé de Raymond Breau.