Louis Robichaud

Au printemps de 1947, les finissants de l’Université Sacré-Cœur de Bathurst ensevelissaient cérémonieusement, dans un lieu secret, une bouteille qu’ils viendraient déterrer au bout de dix ans, lors de leur conventum. Chacun y avait placé un bout de papier sur lequel il avait inscrit ce qu’il prévoyait pour son avenir. Sur l’un de ces feuillets plus ou moins prémonitoires, selon le cas, on pouvait lire les mots: «premier ministre». Le signataire de cette ambitieuse prédiction se nommait Louis Joseph Robichaud. Quand on ouvrit la bouteille dix ans plus tard, la prédiction était en voie de réalisation.

Louis est né en 1925 à Sainte-Antoine-de-Kent, septième des dix enfants d’Amédée Robichaud et Eugénie (Annie) Richard. Son père, un petit homme d’affaires, était organisateur pour le Parti libéral du comté, et très jeune, le petit Louis s’initia au monde de la politique. Dès l’âge de 10 ans, l’idée germait en lui: premier ministre…

À la suggestion du père Arcade Leblanc, prêtre eudiste, c’est à l’Université Sacré-Cœur de Bathurst qu’il alla faire son cours classique. Son B.A. en poche, il se dirigea vers l’Université Laval, à Sainte-Foy, où il fut l’élève du père Georges-Henri Lévesque, éminence grise de la Révolution tranquille qui allait transformer le Québec quelques années plus tard. Ce brave dominicain ne fut certes pas sans influencer le jeune Acadien qui l’écoutait religieusement parler avec passion de justice sociale et d’action politique.

De retour au Nouveau-Brunswick, Louis fait son droit en cléricature à Bathurst, puis ouvre un bureau à Richibucto. Mais bientôt, l’occasion qu’il attendait se présente: le premier ministre John McNair dissout l’Assemblée législative au printemps de 1952 et convoque des élections. Louis parcourt le comté, multiplie les rencontres, se fait remarquer par son éloquence et ses préoccupations sociales; il décroche l’investiture et, dans ce château fort libéral qu’est le comté de Kent, il est élu député. Il est âgé de 26 ans.

C’est cependant le progressiste-conservateur Hugh John Flemming qui formera le gouvernement. Robichaud se retrouve dans l’opposition, ce qui n’est pas un mauvais endroit pour y fourbir ses armes.

Il les fourbit si bien que lorsque les instances du parti ont à se choisir un nouveau chef, il l’emportera, malgré une véritable cabale menée contre lui: un Acadien francophone! et si jeune! Mais personne ne sait comme lui soulever une foule, personne non plus n’est capable de déployer une telle énergie à parcourir les quatre coins de la province pour convaincre les électeurs. Jamais le Nouveau-Brunswick n’avait connu un chef de l’opposition aussi actif. Il bouscule les traditions séculaires de l’Assemblée, force le gouvernement à se replier sur la défensive. Il visite chaque circonscription de la province, se fait connaître de la population.

Lorsque, sûr de conserver le pouvoir pour un troisième mandat, le premier ministre Flemming décide de convoquer une élection, Robichaud est prêt. Il s’entoure d’une équipe prestigieuse, apprivoise ce nouveau médium qu’est la télévision. Lorsque le scrutin est dépouillé en ce soir du 27 juin 1960, la prédiction enfouie dans une bouteille se réalise après moins de quinze ans: à 34 ans, Louis Robichaud est premier ministre, le plus jeune depuis la création du Nouveau-Brunswick et le premier Acadien à être élu à ce poste.

Et quel premier ministre! Il exercera trois mandats, pour un total de dix années à la tête du gouvernement. Durant ces dix années, il transformera le visage de sa province. On ne peut ici que faire une brève énumération de ses principales réalisations.

Dès son entrée en fonction, il voulut développer l’industrialisation de la province. C’est ainsi qu’un important gisement minier dans la région de Bathurst fut mis en exploitation, projet auquel participa l’industriel K. C. Irving.

Avec le père Clément Cormier, il dota le Nouveau-Brunswick d’une université francophone. L’Acadie possédait déjà trois institutions d’enseignement dotées d’une charte universitaire, mais n’offrant que le baccalauréat. Avec la création de l’Université de Moncton, les Acadiens auront accès à une institution dotée de facultés menant à la maîtrise et éventuellement au doctorat.

Dans la foulée de la commission Laurendeau-Dunton commandée par le gouvernement fédéral, il fera adopter par l’Assemblée législative une loi reconnaissant l’existence de deux langues officielles, faisant du Nouveau-Brunswick la première – et toujours la seule – province officiellement bilingue au Canada.

Mais son œuvre magistrale demeurera sans doute la refonte en profondeur du système de taxation et d’administration de l’éducation, de la justice, de la santé et des services sociaux. Ce vaste programme, sous le slogan «Chances égales pour tous», s’attaquait à la disparité flagrante qui existait entre les régions urbaines et industrialisées et les régions rurales. On verrait bientôt disparaître les petites écoles à une classe où une institutrice sans formation donnait à grand-peine un enseignement qui ne dépassait pas la huitième année. Fini l’époque des maisons grises, laissées sans peinture de peur de voir augmenter une taxe qu’on avait déjà du mal à payer. Désormais, tout cela passait de l’administration du comté à celle de la province, et en principe du moins, tous seraient traités sur un pied d’égalité.

L’administration Robichaud n’eut pas que des succès. Le projet d’une papeterie sur la Miramichi – la South Nelson -, l’usine de phosphates de Dorchester avec son quai flottant furent des échecs notoires. C’est le propre de l’audace de prendre des risques, et jamais premier ministre ne fut plus audacieux.

De tous les Acadiens dont il est question dans cette chronique, aucun peut-être n’eut à surmonter une aussi forte opposition. Louis Robichaud eut affaire à des adversaires acharnés, parfois féroces, non seulement dans la personne du magnat Irving, mais de la part de la presse anglophone. Il fit l’objet à plusieurs reprises, à l’endroit de sa propre personne et de sa famille, de menaces de mort. Mais il ne dévia jamais de la route qu’il avait choisie, ne renonça jamais à ses principes.

Il perdit l’élection de 1970 face aux conservateurs de Richard Hatfield. L’année suivante, il était fait compagnon de l’Ordre du Canada, la plus haute distinction civile au pays; en 1973, il fut nommé au Sénat. À sa mort en 2005, on organisa des funérailles officielles à la cathédrale Notre-Dame de l’Assomption de Moncton.

Ses partisans l’appelaient familièrement «Ti-Louis», en référence certainement à sa stature de cinq pieds six pouces. Ti-Louis le Grand…

➣ Sources: – Michel Cormier, Louis Robichaud, une révolution si peu tranquille, Éditions de la Francophonie (Lévis, QC), 2003;