La saga de la famille Plourde

En 100 pages de moins que le premier qui en avait 400, ce second tome couvre une période beaucoup plus longue, du début du XVIIIe siècle à la fin du XIXe. Le roman commence là où le précédent se termine: à la mort de René alors que ses cinq enfants sont en bas âge.

On sent que l’objectif de l’auteure est de brosser à larges traits le cheminement des Plourde de leur arrivée dans le Bas-Saint-Laurent à leur installation dans le Madawaska et d’ainsi rendre hommage à ses ancêtres. Si les années défilent rapidement, certaines sont mises en relief par un événement marquant dans la vie de l’un ou l’autre des personnages. La mémoire du premier Plourde à s’installer en Nouvelle-France est préservée dans un texte écrit sur des parchemins précieusement entreposés dans un coffre. Ce coffre se transmet de génération en génération et est le symbole même de la continuité, tant dans les actes que dans les valeurs. Ce sont les dépositaires de ce trésor familial qui sont les personnages principaux de ce roman.

Le roman est divisé en trois parties inégales qui se centrent chacune autour d’une génération. La première, qui est la plus longue, raconte l’histoire des enfants de René, ce qui nous mène jusqu’en 1771. Les rebondissements sont nombreux et l’action se resserre autour de deux des frères, Pierre et Augustin, qui lutteront toute leur vie pour agrandir leurs terres et qui devront tout recommencer à la suite de la destruction systématique des établissements côtiers de la Nouvelle-France par les Anglais durant la guerre qui mènera à la chute de Québec et au Traité de Paris. Ces pages, comme toutes celles qui reposent sur une recherche historique, sont très intéressantes parce qu’elles nous racontent la façon dont les gens ordinaires ont vécu cette guerre. On y croise des réfugiés acadiens qui connaîtront une fois de plus la destruction de tous leurs biens.

Les premières pages présentent le contexte dans lequel grandiront les enfants de René et la détermination qui leur permettra de vaincre tous les obstacles, qualité qu’on retrouvera chez tous les descendants du pionnier. D’une certaine façon, la vie de la famille Plourde est le symbole des vies de ces colons défricheurs et aventuriers qui ont réussi à développer un pays aux éléments naturels souvent rebelles.

Pierre meurt après Augustin et il décide de léguer les parchemins familiaux à Marie-Louise, l’une des filles d’Augustin, plutôt qu’à l’un de ses enfants. Marie-Louise a eu deux garçons de deux lits différents. Elle a nommé les deux Pierre, souhaitant inconsciemment que «ses deux fils soient aussi vifs à l’entreprise que cet oncle qu’elle adorait et qui se trouvait plus que jamais aux commandes du clan Plourde» (p. 135). Les deux Pierre, Dupérré pour l’un et Lizotte pour l’autre, quitteront les rives du Saint-Laurent pour s’aventurer dans les terres vierges du fleuve Saint-Jean dans cette région qu’on nomme à l’époque le Madoueskak.

La deuxième partie du roman nous raconte cette implantation dans cette région aux frontières floues. Si la ligne entre le Bas-Canada et le Nouveau-Brunswick est relativement claire, celle entre les États-Unis et le Nouveau-Brunswick est nébuleuse et est l’objet de querelles qui se résoudront sans tenir compte des habitants qui se retrouveront répartis à la suite du traité d’Ashberton-Webster de 1842 entre deux nations par le simple fait d’être d’un côté du fleuve plutôt que de l’autre. Couturier a su rendre passionnantes ces luttes en plaçant les deux frères au centre des débats.

La troisième partie nous ramène du côté des descendants de Pierre, le frère aîné d’Augustin. Pierre-Auguste est l’arrière-petit-fils de Pierre et il s’installe au Madoueskak en 1825, mais du côté du Nouveau-Brunswick, avec sa femme Appolline. Pierre-Auguste rencontre Lizotte à l’occasion de l’enterrement de Duperré. Des liens se tissent qui uniront les deux familles bientôt séparées par une frontière qui leur apparaît artificielle. Peu avant sa mort, Lizotte léguera les parchemins maintenant réduits en miettes à Pierre-Auguste, rapportant ainsi l’héritage du côté canadien. Dans cette troisième et dernière partie du roman, le rythme s’accélère et, une fois de plus, les Plourde sont au centre du développement économique et social de la communauté. L’amusante insistance sur la culture des pommes de terre et du sarrasin et sur la confection des «ployes» semble symboliser l’avenir de ce qui deviendra le Madawaska.

Couturier écrit avec simplicité, tout en réussissant à bien évoquer les époques et les personnages qu’elle met en scène. Agréable à lire, ce roman possède les qualités et les défauts des romans populaires. Les qualités sont dans le rythme, la vivacité des scènes, le choix des événements mis en relief, l’agencement des années. Les défauts relèvent davantage du parti pris de l’auteure en faveur de ses personnages, tous sympathiques, généreux et dynamiques, et de la facture littéraire. Par exemple, les nombreux dialogues, comme le veut le genre, sont écrits dans un français standard bien éloigné de la langue de ces paysans et commerçants qui savent tout juste lire, écrire et compter. On est face à un «effet de réel» plutôt qu’à la recréation de la réalité.