Le portrait d’une époque

 Relire une œuvre plusieurs années après la première lecture peut nous offrir une agréable surprise. Le temps qui est passé a modifié des idées, des perceptions, des goûts au fur et à mesure que de nouvelles expériences s’ajoutaient.

Ainsi en a-t-il été de ma relecture du roman de Gérald Leblanc, Moncton Mantra, qu’avaient publié en décembre 1997 les Éditions Perce-Neige et que rééditent aujourd’hui les Éditions Prise de parole dans la collection Bibliothèque canadienne-française.

En 1997, la critique – la mienne comme celle des autres – avait été relativement sévère. Les réserves tournaient autour de la façon dont Leblanc avait transposé la réalité.

Il faut rappeler que ce roman était fort attendu en bonne partie parce que Leblanc en parlait depuis longtemps: le livre était mythique avant même de naître. Le premier paragraphe d’un article de Robert Lagacé dans l’Acadie Nouvelle du 25 avril 1997 alors que Leblanc annonce la parution prochaine en témoigne éloquemment: «Certains de ses proches avaient fini par ne plus y croire. Depuis le temps qu’il en parlait de son roman. Douze ans en fait. Eh bien, messieurs, dames les proches, ce sera bientôt chose faite. À l’automne, Leblanc publiera Moncton Mantra, son tout premier roman. Tel un vaillant guerrier qui vient de remporter une grande victoire, il raconte son épopée.»

L’épopée en question sera un court roman de 140 pages. La déception était inévitable. Quinze ans plus tard, ce roman s’inscrit dans l’ensemble de l’œuvre de Leblanc et apporte un éclairage intéressant sur son cheminement d’écrivain. L’intérêt est peut-être plus sociologique que littéraire, mais cela n’enlève rien à la pertinence de l’ouvrage.

Un point de vue que semble partager Herménégilde Chiasson à qui le roman avait été dédié et qui écrit dans la préface que ce roman «se lit beaucoup plus comme une chronique que comme une fiction où le romanesque l’emporterait sur le réel» dans laquelle il apparaît (sous le nom d’Alexandre Cormier) et qu’il y reconnaît «la plupart des protagonistes», tout en soulignant que «ce livre est le témoignage d’un climat, d’une époque et d’un parcours qui fut celui de plusieurs écrivains de ma génération».

«Moncton Mantra, précise Chiasson, est un roman à clés qui, sous bien des aspects, rappelle On the Road de Jack Kerouac.» C’est «une sorte de roman de la route constitué de divers situations, personnages, réflexions, états d’âme, reliés par les propos d’un narrateur omniprésent, qui se fait guide et confident dans cet univers qu’il connaît bien.»

Ce narrateur est Alain Gautreau, alter ego de Gérald Leblanc. Ce qui pourrait être son journal commence à l’automne 1971 et se termine au printemps 1981. C’est toute l’époque de l’émergence de la littérature acadienne en sol acadien qui est le cœur même de l’ouvrage. Gautreau veut être écrivain et il nous raconte son vécu de son inscription à l’Université de Moncton à la publication de son premier recueil de poésie aux «Éditions du Printemps» ou, si on revient à la réalité, aux Éditions Perce-Neige.

«L’approche autobiographique de certains auteurs m’intéresse vivement», écrit Alain Gautreau. «J’étudie la transposition qu’ils y opèrent par le truchement de l’écriture. “Je est un autre” de nos jours» (p. 104-105). Dans l’entrevue déjà citée, Leblanc reprend la célèbre phrase de Rimbaud en affirmant qu’il y a «un peu de lui» dans Gautreau.

De fait, il y a beaucoup de lui et de ses amis et de ses connaissances dans ce roman qui intègre des événements et des personnages réels, tout en en cachant d’autres sous des noms inventés. La transformation du vécu de Leblanc en matériel romanesque demeure fragile. L’ambiguïté entre monde réel et monde fantaisiste m’avait agacé en 1997 et j’avais imaginé qu’on aurait pu lancer un concours du type «identifiez qui se cache sous tel ou tel nom». Ainsi quand on lit: «En janvier [1973], Robert Landry publie Complaintes d’ici aux Éditions du Pays, nouvellement fondées.» Il faut comprendre qu’en janvier 1973, Raymond Guy LeBlanc publie Cri de terre aux Éditions d’Acadie. Ainsi Acadie rock de Guy Arsenault devient Mémoire électrique blues de Gilles Robichaud.

En même temps, ce roman pose tout le problème de l’autobiographie et de la façon de rendre compte d’une époque. Le choix de Leblanc lui donne la liberté de retenir ce qu’il désire de son passé, de le transposer de façon à mettre en relief certains épisodes et certaines personnes quitte à ajouter une part de fiction qui lui permet de mieux faire émerger l’essence même de ce qu’il a vécu.

Moncton Mantra s’offre comme une illustration d’une période mouvementée et riche de l’histoire récente de l’Acadie. Ne serait-ce que pour cela, ce roman méritait d’être réédité.