Croire ou savoir?

On croit ce qu’on veut bien croire. On croit ce qui fait notre affaire. On croit ce qui ne nous force pas à faire des contorsions mentales avec notre éthique.

En passant, le mot «éthique» est un mot que je déteste.

On ne s’en aperçoit pas toujours, mais on a des liens affectifs avec les mots. Certains mots, on les aime beaucoup et on les répète souvent. D’autres, en revanche, on ne les aime pas et on essaie d’éviter de les utiliser.
Dans ma tête, le mot éthique a une résonance clinique. Comme le mot «aseptique». Aucune poésie. Juste un mot plate!

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Le concept de l’éthique n’est pas facile à définir. D’instinct, on serait porté à l’assimiler à la morale. Autrefois, la morale nous dictait ce qui est bien et ce qui est mal. Quand on faisait le mal, on commettait un péché. C’était facile à comprendre.

Aujourd’hui, c’est l’éthique qui nous indique ce qui est bon ou mauvais. Mais comme il n’y a plus de péchés, vu qu’on a envoyé promener la morale en même temps que la religion, comment fait-on pour déterminer ce qui est bon et ce qui est mauvais?

Et puisqu’on ne reconnaît plus d’autorité religieuse dans notre vie privée, on ne sait plus à quel saint laïc se vouer! À qui peut-on se fier pour connaître la vérité?

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C’est pour répondre à cette question qu’on a inventé les codes de déontologie qui balisent les comportements professionnels, civils, organisationnels, séculiers.

Le code de déontologie, c’est le catéchisme de l’éthique.
Le code de déontologie ne nous dit pas si c’est bien ou mal de ne pas blairer son collègue de travail. La morale, si.

Tout ce que la déontologie peut faire pour nos fautes «morales», c’est de les dépouiller de tout soupçon de spiritualité et de les traiter comme une entorse professionnelle aux règles en vigueur dans l’organisation.
Les ragots du bureau remplacent la confession. L’honneur est sauf.

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Le recours au mot «éthique» s’est répandu dans notre société à la faveur de la montée de la rectitude politique. La rectitude politique est une forme de censure qui vise principalement, mais pas exclusivement, le langage individuel et la parole publique. La rectitude politique s’attaque à la parole pour mieux contrôler la pensée qui la suscite ou qui en découle. D’où son extrême dangerosité.

D’autre part, quand on parle de la «morale», on parle d’une expression à connotation religieuse, alors que la rectitude politique vise justement à éradiquer toute forme de religiosité dans le discours social.
De plus, une attitude «politiquement correcte», comme on dit en anglais, est censée être dépouillée, outre d’une connotation religieuse, de toute référence sexiste ou raciste.

C’est pour cette raison, par exemple, que la plupart des organisations associées au milieu gay en général s’affublent du sigle LGBT, pour «lesbiennes, gays, bisexuels et transgenres».

À ce sigle qui veut proclamer une sorte de caractère inclusif universel à une sexualité somme toute marginale, ou à tout le moins minoritaire, on ajoute de nouvelles lettres à mesure que s’étend l’esprit de la chose, si je peux dire. Ainsi on voit apparaître un I majuscule (i) pour les personnes «intersexuées», ou un Q pour les personnes en «questionnement» sur leur orientation, ou encore un P pour les personnes «polyamoureuses».
Paradoxalement, en voulant éviter toute forme de sexisme et d’exclusion, le sigle LGBT+IQP pèche par omission puisqu’il ne contient toujours pas de M pour les machos, et Dieu sait s’il y en a dans les bars cuir!, ou de A pour les asexuels, ou de D pour les drag-queens, ou même de HE pour les hétérosexuels efféminés!

Je vous fais grâce des autres configurations possibles de ce ramassis de lettres qui devient lentement mais sûrement de plus en plus ridicule. Qui trop embrasse mal étreint…

Ô rectitude politique si moderne et si «inclusive», éclaire-nous sur ce vieux dicton du XIVe siècle!

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Autre illustration navrante des effets néfastes de la rectitude politique dans notre société: l’avalanche de demandes d’excuses publiques exigées par tout un chacun et rapportées tous les jours par les médias.
La rectitude politique, parce qu’elle javellise le discours et nivelle la pensée, a comme conséquence de museler l’ironie, les calembours, l’humour noir, ou politique, et que sais-je encore, bref toute forme de discours qui joue dans la marge, ou qui ne colle pas à la vision aseptisée de la rectitude politique du moment.

Et à force de vouloir être plus vraie que le vrai, la rectitude politique finit par exiger de taire la vérité! Tout le monde doit s’excuser de la dire, ou de la taire!

En voici un exemple: le ministre français de l’Intérieur, Manuel Valls, d’origine catalane, a osé dire, il y a quelques jours, qu’il appuyait l’équipe de foot catalane qui devait venir affronter une équipe parisienne hier à Paris.

Eh bien, ses adversaires politiques l’ont accusé de manquer de patriotisme! Certains l’ont même sommé de se taire plutôt que de dire la vérité sur son choix personnel! Car ce n’était pas «politiquement correct» de reconnaître être partisan d’une équipe non française.
La rectitude politique exigeait que le ministre censure ses propos. Et mente, tout simplement.

Paradoxe. Dès qu’un politicien ose dire ce qu’il pense vraiment, on lui intime de se taire ou de s’excuser. On se lamente ensuite que les politiciens nous mentent.

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Lentement, lentement, je me sens glisser vers un constat aussi triste que troublant: notre civilisation actuelle sombre dans la folie.
Nous recevons trop d’informations pour ce que nos capacités mentales et psychologiques actuelles nous permettent d’absorber; et nos progrès technologiques vont plus vite que notre capacité à les intégrer.
Nous capotons, sans trop nous en rendre compte évidemment, puisque nous sommes trop occupés à nous démêler dans nos informations et nos progrès. Nous croyons avancer, faire des pas, alors que ce n’est que la Terre qui tourne sous nos pieds.

Nous abandonnons la morale pour l’éthique, croyant ainsi mieux dire la réalité. Et même si nous revendiquons de ne plus croire en rien, nous aimons encore mieux croire que savoir. Han, Madame?