La foi de Martin Légère

 À l’invitation de la famille et du curé, j’ai préparé l’homélie pour les funérailles de M. Martin Légère à Caraquet, mardi dernier. Ces quelques extraits sont ma façon de lui rendre hommage.

Légère, on fait l’éloge de ce personnage glorieux dans notre histoire. Qu’ajouter de plus à ce qui a déjà été dit? Quelle parole pourrait être nouvelle, bonne et juste? Je voudrais lever le voile sur une dimension essentielle de la vie de M. Légère dont on a peu parlé, peut-être insuffisamment, et qui est au fondement de toutes ses œuvres: sa foi.

Il est peut-être normal de ne pas avoir parlé abondamment de sa foi qui lui a permis d’être un bon pain qui rassemble et qui nourrit autour d’une table commune. Quand on mange du bon pain, il est assez rare qu’on vante les vertus du levain qui a permis à la pâte de lever. Pourtant, le levain est essentiel: il suffit de l’oublier pour s’en rendre compte.

La foi de M. Légère est le levain qui a fait lever la pâte humaine et lui a permis d’atteindre des sommets inespérés. Ainsi, il a tiré tout un peuple vers le haut lui permettant de s’engager résolument dans la prise en charge de sa destinée.

La foi de M. Légère, c’est d’abord la foi en la personne.

Au commencement de son oeuvre, il y a la conviction que les gens d’ici ont la capacité d’être maîtres chez eux et de pouvoir écrire leur propre histoire. Il avait le don de faire entrevoir aux gens qu’ils n’avaient pas à dépendre des autres, mais qu’ils pouvaient diriger leur propre vie. Il a changé une mentalité, à cause de sa foi en l’autre.

M. Légère a été le bon berger de l’évangile pour tant de gens qui étaient laissés à eux-mêmes et qui devenaient des proies faciles pour satisfaire des intérêts étrangers. Il a institutionnalisé les valeurs d’entraide et de fraternité dans ce qui allait l’œuvre de sa vie: le mouvement coopératif acadien. Il a été le vrai pasteur pour ses collaborateurs par sa manière de diriger en vivant lui-même la vision qu’il proposait.

La foi de M. Légère, c’est aussi la foi en Dieu.

Certains diront que son profond attachement à l’Église est le fruit du conditionnement sociologique d’une époque. Je crois qu’il y a plus que cela.

Sa relation avec le Christ était une amitié qui lui a permis de saisir la grandeur d’un Dieu qui ne se laisse pas enfermer, mais qui va à la rencontre de ceux qui sont aux franges de la société: Dieu marche avec les pauvres, arpente les quais et jette la semence.

M. Légère a été dans notre Église comme une de ces colonnes qui soutient l’édifice: fier, droit, solidement posé sur le roc et s’élançant vers le ciel. Il a été comme une colonne de l’Acropole à Athènes, ou du Panthéon à Rome, qui exprime le patrimoine de sagesse gréco-romaine dans lequel s’enracinait son savoir. Il a été cette colonne de feu qui a embrasé tout un peuple en allumant la conviction que quiconque tourne le dos à son passé tombe en dessous de lui-même.

M. Légère aimait son Église et il lui a montré comment tirer de son trésor du neuf. Aujourd’hui, l’Église d’Acadie est reconnaissante à ce fils qui lui a donné ses lettres de noblesse. La richesse de l’Église, ce sont des vies comme la sienne, pétries avec les valeurs de l’Évangile.

La foi de M. Légère, c’était aussi une confiance en lui-même.

D’où cela lui venait-il? Où a-t-il puisé cette confiance en soi nécessaire pour aller de dépassement en dépassement? D’abord d’un milieu familial aimant où il a pu déployer toutes ses potentialités. Il écrira lui-même que sans l’amour confiant de son épouse Anita et de ses enfants, il n’aurait pas réussi comme il l’a fait.

La confiance en soi, c’est aussi l’héritage qu’une communauté transmet à ses enfants. On peut aussi élargir à la vie générale d’un peuple ou d’une société qui forme des gens à son image. Un milieu empreint de valeurs de justice, de courage, de fierté et de don de soi agit comme une matrice d’où surgissent les leaders dont nous avons besoin.

C’est ici que nous sommes interpellés à faire de nos familles, de nos écoles et de nos milieux de vie, des lieux où chacun peut développer ses potentialités. Parce que s’il y a un chapitre qui se termine dans l’histoire de l’Acadie avec le départ de M. Légère, il y en a un autre qui commence.

L’Acadie a besoin d’un autre Martin Légère pour que l’économie ne soit pas dictée uniquement par l’accumulation des richesses d’un petit nombre aux dépens de tant d’autres contraints à ramasser des miettes. L’Acadie a besoin d’un autre Martin Légère dans le monde de l’éducation pour ne jamais aller en deçà de ses réussites en ce qui a trait à la qualité de la langue française et de son savoir. L’Acadie a besoin d’un autre Martin Légère dans le monde hospitalier pour assurer aux régions des soins de qualité qui respectent la dignité humaine. L’Église d’Acadie a besoin d’un autre Martin Légère pour lui rappeler que le Christ n’est pas ressuscité pour se réfugier dans les sacristies, mais qu’Il est là où des gens ont besoin d’être soutenus et secourus. Le monde culturel et artistique a besoin d’un autre Martin Légère pour lui donner des raisons de chanter haut et fort la fierté d’être les descendants d’un peuple de saints qui luttent et qui espèrent.

Nouveau commencement
Avec le départ de Martin, il y a quelque chose de neuf qui commence. Un projet dans lequel nous avons tous un rôle à jouer. Son départ est annonciateur de promesses pour notre peuple… mais aussi pour lui.

Nous accompagnons Martin dans le dernier don qu’il fait de lui-même: comme le combattant, il remet les armes; comme le bon berger, il donne sa vie. En s’abandonnant entre les mains de Dieu, son printemps est éternel, Pâques est sans fin. On peine à comprendre ce mystère avec nos pauvres intelligences. Souvent, ce sont les enfants qui nous apprennent à donner autant d’importance à ce que nous ressentons avec le cœur qu’à ce que nous raisonnons avec notre tête.

Martin a gardé cette foi simple et fraîche de l’enfance. De l’enfant qu’il a été dans les années 1920, alors que sur le haut des falaises qui surplombent la baie de Caraquet, il a dû courir à travers les champs, entre les foins et les fleurs sauvages, s’enivrer de l’air marin et imaginer un conte de géant dans lequel il pourrait jouer le premier rôle.

Moi, c’est bien des années plus tard que je l’ai connu… presque à la fin de l’histoire de la vie du géant. Les années avaient ralenti son pas. J’ai fait un bout de chemin avec lui… à plusieurs reprises, je me suis joint à lui pour sa marche quotidienne à Sainte-Anne-du-Bocage avec Nita. Là encore, en haut d’une falaise, entre le boisé et les champs, il me racontait la vie, autant celle qui se terminait pour lui que celle qu’il imaginait pour nous.

Ce décor aux airs de pastorale n’est pas sans rappeler celui de Grand-Pré. Là où nos aïeux surveillaient les troupeaux, inscrivant dans notre génétique ce que ça veut dire «veiller»: veiller sur le malade qui attend le jour, sur l’enfant au loin jusqu’à ce qu’il revienne, sur la brebis qui s’égare.

J’ai marché à côté de Martin qui a été pour moi le bon berger, le vrai pasteur qui a l’odeur de ses brebis. À force de fréquenter le Christ, il avait fini par lui ressembler. Même au point de ne plus avoir besoin de parler de l’Évangile pour le faire connaître. Merci Martin! Merci à son Pasteur, qui est aussi le mien, le nôtre!