Quand la musique rythme la prose

Pierre-André Doucet aborde l’écriture en se jouant des formes ou, mieux, en jouant avec les formes. Ce musicien, qui prépare son doctorat en interprétation du piano à l’Université de Montréal, a publié Sorta comme si on était déjà là (Éditions Prise de parole), un recueil de textes courts dans lesquels il explore les couleurs de la langue et les possibilités du récit.

L’unité n’est pas dans la forme, mais dans ce qui se dégage des textes tant au niveau du contenu que de la forme. Doucet, qui est originaire de Moncton, utilise aussi bien le français standard que le chiac et l’anglais, jouant avec les sonorités de chacune des langues comme si elles étaient une partition musicale.
Le titre même du livre fait appel à ces niveaux: le «sorta» est une transcription chiac du «sort of» anglais. Dans le texte liminaire qu’il intitule Pour figurer out comment c’est écrit, il explique sa démarche et donne les normes d’écriture du chiac qu’il a utilisées. Il faudrait peut-être se pencher sérieusement sur la façon d’écrire le chiac au lieu d’avoir à se familiariser à la «méthode» de chaque auteur, ce qui n’aide en rien à la facilité de lecture.

Doucet dédie son livre «à tous ceux qui errent, à tous ceux qui m’ancrent, à tous ceux qui m’ont encré». Les trois verbes donnent une bonne idée de son projet d’écriture. Il y est beaucoup question de voyages aussi bien physiques que mentaux, de la volonté de s’incarner dans une culture tout en étant ouvert au monde entier et de la recherche formelle qu’évoque le verbe «encrer», même si personne n’a plus de plume à encrer.

Il s’agit souvent d’histoires d’amour ou de famille et des choix que les personnages doivent faire. Le premier texte, Kilométrage, qui lui avait valu le prix Antonine-Maillet-Acadie Vie jeunesse en 2009, donne le ton. Cette nouvelle raconte le périple de Mathieu de Montréal à Moncton en voiture où il veut rejoindre son ami Simon dont le père vient de décéder. Cette longue nuit de route le fait réfléchir sur la relation qu’il vit avec Luc et sur celle qu’il a vécue auparavant avec Simon. Il ne s’arrêtera pas à Moncton et terminera son voyage à Louisbourg, prêt à rentrer à Montréal et de vivre avec Luc. Un court épilogue nous apprend qu’ils ont vécu heureux jusqu’à leur décès ensemble, mais que Simon était toujours dans la mémoire de Mathieu. La structure est simple, le texte est écrit à la première personne, rythmé par les villes qu’il traverse et dont on donne le kilométrage par rapport à Montréal.
Mess: Credo est une autre nouvelle qui pourrait servir de canevas à un roman. Elle met en scène trois générations d’hommes (le grand-père, le père, le fils) et tourne autour de la notion de fidélité, d’enracinement et de mémoire. Un très beau texte construit en une suite de courts chapitres qui mettent en scène à tour de rôle un des personnages. Lentement, on découvre les liens et les choix qu’ils ont à poser.

On retrouve la femme du grand-père dans Today is the day I begin to remember, une courte nouvelle émouvante dans laquelle elle lutte, en vain, contre la maladie d’Alzheimer. Ici, c’est l’espèce de froideur des constats de cette femme qui lutte pour préserver sa mémoire qui donne sa force au récit. Rien n’est de trop. On dirait une partition de musique.

Avec Préludes pour voix seule, opus posthume, Doucet explore la mémoire et la capacité d’adaptation de l’homme à travers la vie d’un homme dont on ne saura pas le nom et qui se raconte. Il a vécu la guerre d’Afghanistan et en est revenu avec un syndrome post-traumatique dont il ne guérira jamais. La nouvelle est divisée en trois époques (2002, 2012, 2037) et chaque chapitre est à son tour subdivisé en de courtes séquences qui ont pour titre un mouvement musical. Les rythmes sont donc multiples et évoquent les humeurs plus que les faits du personnage.

Dans Les respirations ne me sont ardues que lorsque le soleil s’éloigne raconte la journée d’un brigadier qui patiemment fait traverser la rue à ceux et celles qui se présentent, ponctuant ses pensées d’un «inspire» suivi d’un «expire». Il s’imagine la vie que pourraient avoir les piétons qu’il aide, tout en tentant de faire face au fait que sa femme vient de le quitter alors qu’ils en sont à l’automne de leurs vies. Les passages de la première à la troisième personne s’accélèrent alors que la confusion du personnage augmente. Le présent, son imaginaire, son passé s’entremêlent jusqu’à ce qu’il perde le fil de ses pensées et de ses mouvements, brisant son rythme, ce qui entraîne l’accident dont il est victime.

La partie la plus faible au niveau littéraire est celle dans laquelle il raconte son expérience aux Jeux de la Francophonie, peut-être parce qu’il n’a pas su ou pu se détacher de l’autobiographie et de la forme du carnet de voyage.

Même si chaque texte est autonome, il se dégage de l’ensemble une unité qui tient à la façon dont Doucet développe ses personnages et joue avec les registres de la langue. Il pimente son texte de touches chiac, glissant de temps en temps vers une phrase ou un paragraphe en anglais, puis revenant en douceur au français normatif. Et toujours, la musique qui rythme la prose.