Le décès de Margaret Thatcher

Margaret Thatcher a amorcé le virage vers la droite qui a touché la quasi-totalité des pays occidentaux au cours des 30 dernières années. Elle est décédée à Londres lundi, à l’âge de 87 ans, 34 années après être devenue la première femme à être élue première ministre de la Grande-Bretagne. Le règne de ses idées en politique occidentale se poursuit toujours, malgré le krach de 2008 et la longue récession qui a suivi.

«Cette femme est têtue, obstinée et dangereusement opiniâtre» (traduction libre), a écrit un commis du bureau des ressources humaines du géant britannique de la chimie ICI, rejetant sa demande d’emploi comme chimiste de recherche en 1948. Elle venait tout juste de terminer ses études à l’université Oxford. Elle avait 23 ans, débordait d’assurance et était absolument pleine d’opinions. Elle a sans doute fait une peur bleue à l’intervieweur.

Elle a décroché un emploi auprès d’une entreprise de produits plastiques à Colchester en 1949. Elle s’est jointe au Parti conservateur et s’est présentée candidate au Parlement aux élections de 1950 (elle était la plus jeune candidate de l’histoire). Elle s’est finalement fait élire au Parlement lors des élections de 1959.

Elle est devenue membre du Cabinet du premier ministre conservateur Edward Heath en 1970 pour assurer une «présence féminine symbolique» (pour reprendre son expression galante anglaise «statutory female»). Quoi qu’il en soit, elle a remplacé Heath après la défaite des conservateurs aux élections de 1974. Comme chef de parti, elle a rompu sans ménagement avec le consensus d’État providence qui avait dominé l’ensemble des principaux partis au cours des 30 années précédentes.

«Il est de notre devoir de nous occuper de nous-mêmes» (traduction libre), a-t-elle déclaré, et l’orthodoxie politique a tremblé devant son attaque. C’est ce qui a mené à son accession au pouvoir aux élections de 1979. Puis, en qualité de première ministre, elle a passé à l’action.

Après avoir remporté la guerre des Malouines contre toute attente en 1982, Thatcher a connu une popularité inébranlable, qu’elle a exploitée pour affaiblir le pouvoir des syndicats et privatiser des industries publiques. Plus encore, elle a en pratique fait du libéralisme économique la religion d’État.

Cette idéologie est donc demeurée pendant 30 ans, longtemps après que son style rigide et axé sur la confrontation lui a valu la perte du soutien de son parti. Elle a été évincée comme chef du Parti conservateur par ses propres collègues en 1990, mais les gouvernements travaillistes de 1997-2010 étaient aussi prisonniers de ses idées. L’influence de ses idées à l’étranger, en particulier aux États-Unis, était tout aussi importante.

Pourtant, sa plus grande contribution à la politique, qui a aussi été la pierre angulaire de la réussite politique de la droite depuis les dernières décennies, n’était pas idéologique, mais tactique. Elle a été la première personnalité politique à avoir saisi le fait que le déclin de l’ancienne classe ouvrière permettait désormais de remporter des élections en présentant un programme électoral qui délaissait tout simplement les pauvres. Les membres de la classe ouvrière sont moins nombreux qu’avant, et les plus pauvres parmi eux ne prenaient même pas la peine de voter.

Ce point de vue est encore aujourd’hui un facteur important dans les calculs des partis tant de gauche que de droite: vous ne pouvez pas compter sur les pauvres pour vous aider à gagner une élection. Son influence se perpétue – mais ne fera peut-être plus long feu.

C’est précisément le succès des politiques de libre marché préconisées par Mme Thatcher qui a affaibli la puissante classe moyenne, sur laquelle reposait sa stratégie politique. Le revenu moyen de la classe moyenne aux États-Unis, par exemple, n’a pas augmenté du tout au cours des 30 dernières années.

Il n’est peut-être pas loin le jour où remporter le vote des pauvres, y compris le nombre croissant de «nouveaux pauvres», sera à nouveau essentiel pour gagner des élections.