Qu’est-ce qui motive Shinzo Abe?

Six mois se sont écoulés depuis que Shinzo Abe est devenu premier ministre du Japon pour la deuxième fois. Abe est un homme intrigant. En 2006-2007, dans son premier terme qui fut un fiasco monumental, il était un nationaliste peu raffiné et un ignare en matière d’économie et il était rarement maître de son propre cabinet dysfonctionnel.

Toutefois, en décembre dernier, il est redevenu premier ministre – et quel changement en six ans! Il est encore un nationaliste radical qui, à certains moments, vient à deux doigts de nier la responsabilité du Japon pour les violentes guerres de 1931 à 1945. Cependant, en matière d’économie, il est aujourd’hui Action Man (le plus grand des superhéros britanniques).

En à peine six mois, Abe a dérogé à la plupart des règles ayant défini la politique budgétaire et monétaire du Japon depuis les 20 dernières années, et il a aussi promis de briser toutes les anciennes règles en ce qui a trait aux politiques commerciales restrictives. (On appelle l’ensemble de ses nouvelles politiques «Abénomie».) Qui est cet homme, et que s’est-il produit pour qu’il change autant?

Le cabinet d’Abe comprend plusieurs ministres ultradroitistes, et ils ont reçu l’ordre de se taire au sujet de leurs versions révisionnistes de l’histoire. Le secrétaire en chef du cabinet Yoshihide Suga les a prévenus: «Notre cabinet adoptera une conception unifiée de l’histoire.» «Sachez que tout lapsus de votre part vous coûtera immédiatement votre poste.» (traductions libres)

Suga surveille aussi tout ce qui sort de la bouche d’Abe. Plus de propos tels que: «Il n’appartient pas au gouvernement de décider comment définir la dernière Guerre mondiale» ou «les femmes de réconfort étaient des prostituées». (traduction libre)

Abe n’y voit pas d’inconvénient, car il a d’autres chats à fouetter cette fois-ci. Il a lancé une stratégie très risquée afin de sortir le Japon de 20 ans de stagnation économique en diminuant les impôts, augmentant les dépenses gouvernementales et inondant l’économie de liquidités.

Une de ses premières décisions a été de nommer un des siens à la tête de la Banque du Japon et de lui ordonner de briser le cycle déflationniste en adoptant un objectif d’inflation annuelle de 2 %. Sa stratégie porte déjà ses fruits: l’économie progresse aujourd’hui d’environ 3,6 % par année, un taux quatre fois supérieur à la moyenne à long terme des 20 dernières années. De plus, le marché boursier japonais a enregistré une hausse de 80 % depuis janvier.

Il s’agit d’une stratégie présentant des risques élevés, car la dette du gouvernement japonais est déjà la plus élevée de tous les pays du monde développés: 240 % du produit intérieur brut. Si le regain de croissance ne dure pas, les recettes fiscales du gouvernement n’augmenteront pas (elles ne sont pas plus élevées aujourd’hui qu’elles ne l’étaient en 1991), et dans quelques années, la dette/le niveau d’endettement atteindra un seuil insoutenable. En gros, le pays fera faillite.

Pourquoi prendre un tel risque? Probablement parce qu’Abe est parfaitement conscient que le Japon possédait la deuxième économie du monde au cours de son premier mandat comme premier ministre et qu’aujourd’hui, le pays est passé au troisième rang. Le Japon a été surclassé par la Chine.

Pendant mille ans, la Chine était la puissance dominante de l’Asie de l’Est. Le Japon lui a arraché ce rôle à la fin du XIXe siècle, mais la Chine reprend sa place – et Abe ferait à peu près n’importe quoi pour l’en empêcher. C’est la raison pour laquelle il adopte une ligne dure à l’égard du différend entre les deux pays au sujet des îles Senkaku/Diaoyu. Fait plus important encore, il doit relancer la croissance économique du Japon, sinon le pays sera à la traîne de la Chine.

Il est prêt à accepter n’importe quel risque pour éviter cette situation.