Le roi de la pop moutarde

Si Elvis est le roi du rock, Michel Thériault est incontestablement le roi de la pop moutarde. La preuve en est qu’il vient de sortir un album regroupant ses «plus gros hits» tirés principalement de ses trois disques.

Comme le veut la tradition dans ce genre de publication, il a ajouté une chanson inédite, Un animal avec un chapeau, qui ne manquera pas de devenir à son tour un immense succès, peut-être même planétaire: après tout, le «pop moutarde» finira bien par s’imposer.

Du premier disque, Funambule (1995), il a choisi Beau temps pour un lavage, une petite histoire de lavage qui s’entremêle à une rencontre et qui swingue au rythme d’un piano de Jac Gautreau, le complice des premiers jours. Elle m’a rappelé, cette chanson, la première fois que je l’ai vu, sans doute en octobre 1995, en spectacle au Deuxième, ce bar de Moncton maintenant disparu. Il venait de le sortir, ce disque, et il l’exhibait fièrement. Sa timidité, sa gentillesse et sa chaleur créaient un doux climat autour de lui. On ne peut pas dire que c’est sa voix qui m’a charmé, mais plutôt son sourire, ses yeux qui brillaient et qui me semblaient porteurs de tout l’humour tendre de ses chansons.

Du même album, À moitié bum et la guitare de Clarence Deveau, Eddy le Bum, ce marginal à qui Michel rend hommage, et la très belle et toujours touchante Faut des chansons, qui à chaque écoute me fait frissonner. Elle chante son engagement: «Je veux chanter tout l’été comme la cigale», et son été dure malgré l’hiver qui s’est quelques fois abattu sur lui. Il est dans «les plus fous», dans ceux qui «mettent un peu de rêve dans nos saisons». Je ne peux que regretter que Monsieur et Madame Villeroux n’ait pas été retenue dans cette compilation. La beauté du violoncelle et la portée de l’histoire me touchent encore alors que je la fais jouer en ce moment, moi qui ai la chance de posséder les disques de Michel.

De son deuxième opus, Mauvaise conduite (2000), il a choisi une de mes préférées, Come into my world, sa meilleure tentative pour embarquer dans un courant musical dominant, mais toujours avec cette ironie qui donne un deuxième degré à plusieurs de ses chansons. Il est à la fois dans le courant et dans le contre-courant. On peut comprendre que ça vous déstabilise un système qui veut créer des vedettes et pas des cas qu’on ne peut pas contrôler. S’ajoute Easy Rose, à l’humour décapant que tout le monde connaît en bonne partie à cause d’Ode à l’Acadie et qui demeure un des plus beaux portraits de ces années soixante-dix et début quatre-vingt qui ait été écrit. C’est pas toujours drôle l’amour, dont le rythme rock exprime bien la difficulté d’une relation amoureuse, complète le choix.

De Drôle d’oiseau (2008), il a retenu Vivre avec moi, dans laquelle il se dépeint sous un jour qu’il veut un peu dérisoire, utilisant des qualificatifs (hypocrite, menteur, paresseux) qu’il faut prendre avec un grain de sel, mais qui ont l’avantage de nous montrer sa facette anarchiste. J’ai toujours eu l’impression qu’il était dans un monde à lui, un monde à part du nôtre, pauvres humains trop ordinaires pour saisir tout ce qu’il peut nous apporter. Lonely, l’autre chanson tirée de ce drôle d’oiseau, est une autre de ses très belles chansons, enrichie qu’elle est par la voix d’Anique Granger, une autre d’ailleurs qui ne connaît pas le succès auquel je me serais attendu.

Pour compléter le tout, Michel nous propose une version «super remix techno dance» de Beau temps pour un lavage, «juste pour le fun» avoue notre roi de la pop moutarde, et Le moteur est fini sur ma Toyota, avec ce sous-titre tout aussi évocateur de «pis j’me demande encore où j’m’en va» dans la version plus rock et plus incisive du «simple» plutôt que de la version acoustique de Drôle d’oiseau, ce qui était le choix à faire. Si on se fie à ce florilège de ses meilleures chansons, Michel ne sait peut-être pas où il va, mais il y va avec consistance. Un beau cadeau à se faire pour l’été. J’espère seulement qu’il a changé sa Toyota…