Sur la piste du Nil

Il faut se méfier des micros ouverts. Mardi, le président de l’Égypte a convoqué des hauts responsables politiques de toutes les allégeances pour discuter le projet de l’Éthiopie visant à construire un barrage sur le principal affluent du Nil. Un politicien a proposé l’envoi de forces spéciales pour détruire le barrage. Un autre estimait que des chasseurs à réactions réussiraient peut-être à effrayer les Éthiopiens.

Ayman Nour, un ancien candidat à la présidence, a proposé que l’Égypte appuie les groupes rebelles luttant contre le régime éthiopien. Et pas un seul d’entre eux ne s’était rendu compte que leur discussion était diffusée en direct sur la télévision d’État égyptienne.

Tous les étudiants en géopolitique connaissent la légende voulant que l’Égypte ait lancé un avertissement en privé à tous les gouvernements en amont du Nil qu’elle se mettra à faire des bombardements s’ils construisent des barrages sur le fleuve sans sa permission. La véracité de cette histoire est sur le point d’être mise à l’épreuve.

Le mois dernier, l’Éthiopie a commencé à dévier le cours du Nil Bleu afin de construire le grand barrage éthiopien de la Renaissance, un projet de 6000 MW d’une valeur de 4,7 milliards $. Cette entreprise est la pièce maîtresse du plan du pays de devenir le premier exportateur d’électricité de l’Afrique. L’Égypte s’est tout de suite opposée au projet, car elle ne peut absolument pas se passer de l’eau d’irrigation du Nil pour cultiver ses aliments.

Même à l’heure actuelle, elle manque de nourriture: le pays importe déjà près de 40 % de ses aliments, et la population ne cesse de croître. Si l’approvisionnement en eau du Nil baisse, les Égyptiens n’auront rien à manger.

Un traité signé en 1929 a attribué 90 % de l’eau du Nil aux pays situés en aval du fleuve: l’Égypte et le Soudan, bien que la source d’écoulement commence en pluie dans les pays en amont: l’Éthiopie, l’Ouganda, le Kenya, la Tanzanie, le Rwanda et le Burundi. Cela ne présentait aucun problème à l’époque, sauf qu’aujourd’hui, l’Égypte consomme sa part entière d’eau, et les pays en amont commencent eux aussi à utiliser l’eau à des fins d’irrigation.

Le barrage qui donnait de l’urticaire aux politiciens égyptiens n’est que le début. L’Éthiopie prévoit investir au total 12 milliards $ dans la construction de barrages sur le Nil Bleu pour l’approvisionnement en électricité et pour l’irrigation. De plus, l’Ouganda est en train de négocier avec la Chine pour le financement d’un barrage de 600 MG sur le Nil Blanc. D’autres projets d’irrigation et de barrages suivront – et les États en amont ne sont pas d’humeur à laisser l’Égypte opposer son veto aux termes du traité de 1929.

En 2010 les pays en amont ont signé un accord-cadre de coopération afin d’obtenir davantage d’eau du Nil, rejetant ainsi le traité de l’époque coloniale et demandant à l’Égypte de renoncer à son droit de veto et d’accepter une baisse de son quota en eau. Mais cela ne se produira pas.

Le litige risque de traîner pendant quelques années, car le grand barrage éthiopien de la Renaissance ne sera pas terminé avant 2015, au plus tôt. Toutefois, de graves difficultés attendent l’Égypte à long terme.

D’ici à 2025, les pays en amont compteront 300 millions d’habitants, donc d’ici là ils puiseront des quantités importantes d’eau du bassin du Nil aux fins d’irrigation. L’Égypte essaiera de subvenir aux besoins alimentaires de 96 millions de personnes, tâche qui serait déjà bien assez difficile à faire avec sa part du lion actuelle des ressources en eau du Nil. Sans cette eau, les seules options pour l’Égypte sont de s’appauvrir en important des quantités massives d’aliments ou la famine.

À moins que le pays ne choisisse la guerre – toutefois les options qui s’offrent à elles sur ce front ne sont pas reluisantes non plus. Les pays en amont recevront un appui solide de la Chine, qui finance la plupart des barrages en cours de construction ou de planification. L’Égypte, en revanche, ne peut plus compter sur le soutien des États-Unis.

Donc il n’y aura probablement pas de guerre – et l’Égypte sera probablement confrontée à une pénurie alimentaire apocalyptique dans 10 ou 15 ans.