Crime d’honneur et mort honorable

Jacques Savoie ne savait pas qu’il commençait une «carrière» d’auteur de romans policiers quand il a publié Cinq secondes, qui mettait en vedette l’inspecteur Jérôme Marceau. Et le voici avec Une mort honorable (Éditions Libre Expression), qui met en scène la deuxième enquête du même inspecteur.

On retrouve avec plaisir les personnages de base du premier livre: Marceau, bien sûr, sa mère, Florence, et ses collègues de la section des homicides du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM): l’enquêteuse-chef Linda Léveillée, l’enquêteur Tom O’Leary et l’enquêteuse Isabelle Blanchet.

Ceux et celles qui ont lu le premier roman savent que Jérôme est un enfant de la thalidomide et qu’il a été gravement blessé à la fin de son enquête: un bon coup de bâton de baseball sur le visage qui a entraîné une sérieuse opération et l’a contraint à prendre un congé de maladie. Il va maintenant mieux et a décidé de prendre des vacances en partant à l’aventure sur les routes de l’Amérique, à l’image du personnage de Volkswagen blues de Jacques Poulin qu’il avait beaucoup apprécié. Curieusement d’ailleurs, Savoie ne donne jamais le titre de ce roman paru en 1984. Pour ce faire, il s’achète une Pontiac Aztek, sans doute, nous dit-il, la voiture la plus laide jamais construite, mais qui a l’avantage d’avoir une tente intégrée.

Le vendeur est un Indien, Sanjay Singh Dhankhar, qui s’en retourne dans son pays après un séjour d’études supérieures à Montréal. Marceau découvre sous le pneu de secours des taches de sang, ce qui l’intrigue, d’autant plus que le personnage lui a semblé bizarre. Il tente de faire analyser un échantillon, mais il n’a plus accès à ce genre de service.

Parallèlement, 5000 passeports vierges ont disparu de leur voûte sous la place Guy-Favreau. Blanchet demande à Marceau de l’accompagner à une réunion sur ce sujet parce qu’au début de sa carrière il était au service de la Sécurité et au Contrôle souterrain de la Ville et qu’il connaît parfaitement le réseau souterrain de la ville. Or, à proximité de cette voûte existent des salles secrètes qui auraient servi advenant que le référendum de 1995 ait été remporté par les souverainistes: il y avait un «Protocole de 95» qui liait les fédéralistes provinciaux et le gouvernement fédéral. Toute cette démarche a été effacée à la suite du référendum, mais Marceau a conservé une copie du dossier sur un CD. Une partie du roman tournera autour de ce CD.

Marceau réussit à apprendre que Dhankhar est à Montréal avec sa femme et ses deux filles, Rashmi et Sangeeta. Les deux jeunes femmes apprécient la liberté qu’elles découvrent. Rashmi devient amoureuse de Gabriel Lefebvre, tandis que Sangueeta fait les 400 coups. Marceau décide de mener une enquête personnelle puisqu’il est en congé de maladie, parce qu’il pense que la tache de sang provient d’un être humain. Or, la province d’où vient cette famille est très traditionaliste et les femmes n’ont guère de droits. De plus, le crime d’honneur fait partie de leur culture et, apprend Marceau, les femmes qui n’obéissent pas à la tradition sont bien souvent tuées. Marceau se liera d’amitié avec Gabriel, qu’il cherchera à protéger.

La troisième intrigue tourne autour du rapport entre Jérôme et sa mère, Florence, dont on apprend qu’elle a une tumeur au cerveau et que son état ira en empirant. Puisqu’il doit veiller sur elle, il partira en «vacances» avec sa mère tout en poursuivant son enquête. Vacances qui les conduit à Cap-Pelé, sur les traces du séjour que la famille Dhankhar y a fait peu de temps auparavant.

En arrière-plan, la crainte qu’a toujours eue Jérôme d’être abandonné, qui l’a conduit à parfois être servile et à ne pas toujours se faire confiance, attitude qui découle en bonne partie de son infirmité: son bras droit n’est qu’un «moignon au bout duquel [pend] un semblant de main». Cette enquête, menée hors du cadre régulier, contribuera à lui donner confiance, tout en le rapprochant de sa mère qui elle a de plus en plus de pertes de mémoire et qui, par conséquent, dépend davantage de son fils.

Comme dans Cinq secondes, les intrigues se croisent et se répondent l’une l’autre, chacune nourrissant et se nourrissant de l’autre. Cette technique permet de mettre l’accent sur l’humanité des personnages qui ne sont pas qu’une fonction. En cela, ce roman dépasse le strict roman policier pour devenir un portrait social, d’autant plus qu’il aborde le problème des crimes d’honneur, ce qui n’est pas sans rappeler l’affaire Shafia.

Bien structuré, écrit dans un style aussi sobre que précis, le roman se lit d’un trait. On y reconnaît la qualité d’écriture de Savoie, qui sait bien tisser les éléments de ses intrigues, maintenant et relançant l’intérêt du lecteur.