Qu’en est-il de ces Cœurs nomades qui habitent Sarah Marylou Brideau? C’est à cette quête qu’elle nous invite dans son troisième recueil publié aux Éditions Prise de parole. Une quête d’espace, mais aussi une quête temporelle. Le temps passe tandis que les lieux changent.

Elle avait publié Romanichelle en 2002 alors qu’elle quittait l’adolescence (elle est née en 1983) et se confrontait à la difficulté de vivre en cherchant à comprendre le suicide de son amie Isabelle. Puis, en 2005, Rues étrangères nous la présente en recherche d’elle-même aussi bien à Fredericton où elle étudie à l’Université du Nouveau-Brunswick qu’en elle-même. La jeune femme s’affirme et si elle ne sait pas encore trop où elle s’en va, elle sait au moins qu’elle est désireuse d’affronter l’avenir.

Le temps a passé et elle n’a plus cette naïveté qui habitait les deux premiers recueils. Elle a maintenant une maîtrise en littérature et a voyagé aussi bien en Europe que dans les trois Amériques. Son bagage de vie s’est enrichi de ses études et de ses relations affectives. La romanichelle qui affrontait des rues étrangères revient au pays natal avec ses cœurs nomades.

Le recueil s’ouvre par une affirmation: «Sarah est née». Cette Sarah est née «d’une tempête de brume/givre sur les toits salés de Caraquet», mais aussi et peut-être surtout de ses voyages qu’elle énumère dans les premiers vers du poème. Elle «ressuscite souvent», écrit-elle, et en particulier par et dans l’écriture. Après tout, n’est-elle pas «une poète acadienne» (p. 8) qui à l’époque de cette écriture vivait et étudiait à l’Université McGill à Montréal?

Les deux premiers recueils se rapprochaient du journal intime. Celui-ci, tout en témoignant de la vie de la poète, s’en éloigne, la forme structurant le contenu plutôt que de se laisser dominer par l’émotion. Les poèmes atteignent ainsi leur autonomie.

Au centre des textes, une ou des relations amoureuses: la quête n’est plus «territoriale», mais intérieure. Tantôt elle est sensuelle tout habitée par la rencontre des corps, tantôt elle est marquée du sceau de l’absence alors que la poète demeure «seule dans ce néant de lui/avec le sceptre de nos aventures» (p. 14). Elle ressent fortement la perte de l’amour: «En chœur brisé/ma chambre/mon encre/ma vie/sont laissés vides» (p. 16). Mais la perte est temporaire. L’amour renaît et avec lui l’écriture: «Mon cœur s’ouvrait avec urgence à tes côtés/tu faisais monter une marée de paroles» (p. 27).

Au-delà des joies et des peines de l’amour, il y a la volonté «vivre/jusqu’à l’épuisement/les expériences qui nous rapprochent de la mort» (p. 88). Cette mort n’est pas menaçante, elle est seulement inéluctable: il faut donc apprendre à vivre avec, maintenant qu’on la sait présente de la même façon qu’on se souvient de «l’étreinte de l’amant disparu» (p. 100). La vie l’emporte et la poésie l’exprime: «Les paroles se perdent dans le souffle/d’une musique qui n’arrête jamais» (p.105).

Le recueil se termine par un clin d’œil humoristique entre elle et son lecteur: «Poems/seem like a good excuse/for words on a page» (p. 109). Oui, la poésie est une belle excuse, mais elle est surtout l’expression de soi.

L’originalité du recueil repose dans la façon dont Sarah joue avec les langues: le français et l’anglais auxquels s’ajoutent quelques vers en espagnol. Si on comprend l’utilisation des deux langues nationales sans faire appel à la traduction, on se demande pourquoi les vers en espagnol ne le sont pas d’autant plus qu’il y en a peu. Si on ignore cette langue, on se retrouve alors face à des sons plutôt qu’à du sens, ce qui en soi n’est pas désagréable. Faut-il toujours tout comprendre?

Si le français demeure largement la langue la plus importante du recueil, l’anglais apporte une résonance particulière, tant au niveau des sonorités que du sens. Ces deux langues étaient également présentes dans les recueils précédents, l’anglais apportant une précision, une action. Ce coup-ci, le français peut en plus moduler autrement une pensée exprimée d’abord en anglais au sein d’un même poème comme dans cet exemple:

«Fairytales are/never taller/never more/voices of my idols/morph into sirens/like signals of tragic endings» (p. 55).

Puis un peu plus loin en français: «Les contes de fées rétrécissent quand on grandit/Les rêves deviennent trop petits pour être portés/les voix de nos idoles/à leur tour/deviennent cris/sirènes/et pointent du doigt les fins tragiques» (p. 56).

Le glissement sémantique est aussi important qu’intéressant. Les langues s’appuient l’une sur l’autre et l’aisance avec laquelle Sarah les utilise donne une double rythmique aux textes dans lesquels ils se retrouvent unis et pourtant séparés. Ici, point de chiac, seulement deux langues littéraires qui se joignent pour amplifier le chant de la poète.

Avec Cœurs nomades, Sarah Marylou Brideau s’affirme comme une des belles voix de la poésie acadienne.

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