Charles Thériault: la piqûre du cinéma et des forêts

Charles Thériault avec des photos de l’ancien premier ministre Frank McKenna et l’ancien ministre des Ressources naturelles Bud Bird. Il critique la façon dont ces deux hommes ont géré les forêts publiques. - Gracieuseté
Charles Thériault avec des photos de l’ancien premier ministre Frank McKenna et l’ancien ministre des Ressources naturelles Bud Bird. Il critique la façon dont ces deux hommes ont géré les forêts publiques. – Gracieuseté

Il ne faut pas avoir peur des chiens ou être allergique aux animaux si on veut visiter Charles Thériault et sa conjointe, Betty St-Pierre, à Kedgwick.

En descendant de voiture, j’ai été accueilli par deux magnifiques bouviers, des femelles précise Charles, et un caniche royal noir. Dans la cour de la propriété et la maison du couple, sur le chemin de la rivière Kedgwick, on y côtoie aussi d’autres chiens et des chats qui nous zyeutent d’un air détaché.

À l’arrière de la maison qu’ils habitent, une autre est en construction.

«J’ai commencé le projet il y a deux ans; ça avance bien, mais je prends mon temps», indique Charles Thériault.

C’est une maison écologique où le bois, omniprésent, parfume l’intérieur. C’est à l’étage, où un chat s’est déjà installé, bien que la maison ne soit pas encore habitée, que nous nous entretenons sur le cheminement personnel et professionnel de Charles Thériault.

Il est natif de Moncton. Charles est à l’école Mathieu-Martin quand l’Office national du film (ONF) lui permet de s’impliquer dans le cinéma. gé de 16 ans, il réalise son premier documentaire.

«Ça m’a donné la piqûre. Après ça, j’ai toujours œuvré dans le cinéma. Ça fait maintenant 38 ans que je travaille. Après l’école, je suis allé à l’université trois mois, pour y découvrir que ça ne marchait pas, que ce n’était pas mon affaire, et après, je me suis toujours organisé pour travailler dans le métier (du cinéma). Au début technicien, éclairagiste, accessoiriste, monteur, dans différents projets, au Québec et ici, pour enfin faire mes premières réalisations sur le plan professionnel. Et je réalise (des films) depuis ce temps-là», exprime-t-il.

«Je pourrais dire que mon métier, c’est vulgarisateur. J’ai travaillé surtout dans le domaine du documentaire sur le secteur industriel ou celui de l’éducation, où on me demandait de traiter de choses complexes pour les rendre accessibles, compréhensibles, pour le grand public. Alors je peux dire que j’ai fait une grande partie de ma carrière comme vulgarisateur.»

«Je l’ai fait comme auteur aussi. J’ai écrit un livre, une œuvre de vulgarisation en psychiatrie sur la dépression. Quand ma première épouse a été diagnostiquée de bipolarité chronique, j’avais besoin de comprendre ce qu’était la maladie pour arriver à vivre avec ma conjointe, et aussi pour éduquer nos familles sur la maladie dont elle était affligée. J’y ai travaillé pendant trois ans et mon livre a été publié chez Leméac, à Montréal. Alors, j’ai toujours cherché à démystifier, à vulgariser par le cinéma, par le son, l’image, le mouvement, les émotions, le silence; c’est ça le cinéma. Par le cinéma, j’ai tout le temps mis mon métier au service des autres.»

La magie des gens d’ici

De toutes les productions cinématographiques, quand on lui demande laquelle lui est la plus chère à son cœur, il cite un film sur Anse-Bleue, un petit village de la Péninsule acadienne, réalisé dans le cadre de la série de Radio-Canada Les petites vues de chez-nous.

«C’était d’une magie superbe, ponctue Charles Thériault. Mais je les aime toutes (les productions).»

«J’aime surtout celles sur lesquelles je travaille maintenant. Entre autres, j’ai fait un CD-ROM sur les Micmacs qui m’a pris un an et demi à produire, avec un sage de la Première Nation de Pabineau. Ça, pour moi, c’est une énorme réalisation, parce que ça m’a introduit à la culture micmaque. Personnellement, ça m’a profondément changé, changé aussi ma vision de la vie et comment j’interprète les choses autour de moi», témoigne-t-il.

Il poursuit:

«Tout de suite, je fais une série pour le Congrès mondial acadien. Ce sont des petites capsules de huit à dix minutes sur une soixantaine de personnes dans les paroisses de Restigouche-Madawaska impliquées dans le Congrès mondial acadien. C’est de la magie rencontrer ces gens-là qui nous racontent leurs histoires, leur vécu, celui de leurs parents, de leurs grands-parents. Ça peut être des gens qui on été impliqués dans la contrebande dans les années 1940 ou tout simplement comment ils se sont entraidés dans des temps difficiles, comment une personne a élevé et soutenu toute une famille, y compris des parents et des grands-parents. Je fais des ateliers avec eux qui peuvent durer une heure et demie, parfois deux heures, et j’en fais des capsules de huit minutes.»

«Le reste du tournage va aux archives du Centre des études acadiennes. J’ai commencé à faire ça gratuitement quand je suis arrivé ici, à Kedgwick, pour amasser des fonds pour le Musée forestier. Je faisais 10 interviews par année. On organisait des soupers pendant lesquels on discutait. Ça permet de raconter l’histoire de la vie des bûcherons d’ici, qui n’était pas documentée. J’en ai tiré des capsules de huit minutes qui étaient présentées dans une salle au public. Les interviews complètes, je les transférais sur CD que je remettais aux familles pour leurs archives familiales. J’en ai une quarantaine (de capsules) sur YouTube, toutes sur des gens de Kedgwick.»

En passant par son site web, Kedgwick River, on peut retracer ces capsules vidéo.

L’arrivée à Kedgwick: les problèmes de la forêt se révèlent

Durant son premier mariage, Charles Thériault vivait dans la région Chaleur. Il y a cinq ans, il déménage à Kedgwick. En parlant de son arrivée à Kedgwick, il précise avoir découvert que «quelque chose n’était pas bien, dont la façon qu’on gérait la forêt publique».

Sur un site, Viméo, qui permet de télécharger des productions de vidéos de meilleure qualité d’image et de son, des productions plus longues aussi, il loue de l’espace pour traiter de la gestion des forêts publiques du Nouveau-Brunswick. On retrouve sur Internet (Notre_forêt_est-elle_la_nôtre.com) 14 vidéos en anglais et 13 en français (la quatorzième en français est en production).

En parlant de la forêt, qui constitue tant le gagne-pain des habitants de la région que leur habitat, Charles juge que les gens de la région y vivent «aussi bien que mal».

«Quand j’ai déménagé à Kedgwick en 2008, j’étais conscient que les gens vivaient de la forêt. J’étais sous l’impression que tout allait bien. Je suis devenu président du Musée forestier, et j’ai commencé à comprendre ce qu’était l’industrie forestière au Nouveau-Brunswick, et comment cette industrie avait de l’impact sur nos communautés. J’entendais beaucoup de choses négatives, ça me tracassait. Je savais que notre moulin (acheté par Irving après avoir appartenu d’abord à Fraser puis au groupe Lebel) fonctionnait sept ou huit mois par année.»

Selon Charles Thériault, le moulin de Kedgwick devait disposer de 83 000 mètres cubes par année de bois, mais ce n’était pas le cas.

«Moi, je l’ai appris d’un journaliste de l’Acadie Nouvelle qui avait parlé au ministère des Ressources naturelles. Le moulin devait effectivement recevoir 83 000 pieds cubes de bois. Alors c’était au propriétaire, M. Irving, de s’assurer que le bois se trouve là pour Kedgwick. Aujourd’hui, le moulin fonctionne 12 mois par année, à temps plein. Mais à ce moment-là, ce n’était pas le cas.»

«Alors j’ai écrit une lettre à monsieur Irving. Dans la lettre, je lui demandais, si c’est vrai (qu’Irving dispose de 83 000 pieds cubes d’allocation de bois), de quel droit vous enlevez des revenus à notre communauté. Et d’ailleurs, ça provient de la forêt publique, c’est notre forêt aussi.»

C’est ce dossier qui a amené Charles Thériault à passer de l’arrière de la caméra à l’avant, pour vulgariser tout le dossier et partager son analyse de la gestion de la forêt au Nouveau-Brunswick.

«Plus je gratte dans le dossier, plus je pose des questions, plus je découvre des choses qui, à la base, ne sont pas correctes dans la façon que c’est organisé, dans la façon que nos forêts sont gérées… Dans les années 1980, Bud Bird (ministre des Ressources naturelles sous Richard Hatfeld) a décidé que nous n’étions pas assez smarts pour gérer notre forêt; il la divise en 10 et la donne aux 10 plus grandes industries forestières, à qui il confie la gestion des terres pour l’intérêt des gens du Nouveau-Brunswick.»

Depuis ce temps-là, estime Charles Thériault, le modèle de gestion des forêts du Nouveau-Brunswick est conçu en fonction des besoins des sociétés industrielles, pas pour le bien-être des gens. Il croit aussi que sous le gouvernement McKenna, cette approche de gestion des forêts publiques a accentué la gestion au bénéfice des grandes corporations plutôt qu’au bénéfice de la population. C’est ce qu’il appelle la gouvernance corporative.

Est-il optimiste pour l’avenir de la forêt au Nouveau-Brunswick? Oui, parce que les gens sont de plus en plus conscients des enjeux, entre autres par les vidéos qu’il produit, croit Charles Thériault. Il continuera à mener sa lutte pour faire changer la politique de gestion des forêts au Nouveau-Brunswick parce que, dit-il, de plus en plus de gens l’encouragent à le faire.

C’est ce genre de terrain, sur lequel git du bois laissé après une coupe, qui exaspère Charles Thériault et qui le motive à faire campagne pour que change la politique de gestion des forêts publiques du Nouveau-Brunswick. - Gracieuseté: Charles Thériault
C’est ce genre de terrain, sur lequel git du bois laissé après une coupe, qui exaspère Charles Thériault et qui le motive à faire campagne pour que change la politique de gestion des forêts publiques du Nouveau-Brunswick. – Gracieuseté: Charles Thériault