Coûts de renonciation

À la fin décembre, 31 personnes ont perdu la vie dans deux attentats qui se sont déroulés à Volvograd, en Russie. - Associated Press: Denis Tyrin
À la fin décembre, 31 personnes ont perdu la vie dans deux attentats qui se sont déroulés à Volvograd, en Russie. – Associated Press: Denis Tyrin

Si la Russie dépensait autant que les États-Unis pour des services de renseignements, soit 52,6 milliards $ en 2013, selon le budget alloué aux missions confidentielles ou secrètes («black budget» en anglais) publié par le Washington Post en août dernier – serait-elle parvenue à empêcher les kamikazes qui ont tué 31 personnes lors du double attentat de Volgograd au début de la semaine dernière? Peut-on résoudre le problème à coups d’argent?

La Russie n’a pas vraiment une somme pareille à consacrer aux «services de renseignements», alors limitons-nous aux 10,6 milliards $ que l’Agence de sécurité nationale (NSA) américaine dépense chaque année pour prévenir les attaques terroristes en surveillant les communications de tout le monde.

Moscou ne finance pas d’opération le moindrement comparable à la NSA, et 785 personnes ont péri dans des attentats terroristes en Russie dans la dernière décennie. Aux États-Unis, 26 personnes ont été tuées par des terroristes pendant la même période. Alors, la NSA a-t-elle en fait sauvé 759 vies américaines en 10 ans?

La NSA n’a certainement pas empêché 10 attentats du 11 septembre dans la dernière décennie; elle n’a probablement même pas réussi à en empêcher un seul. Supposons quand même que les activités de la NSA ont véritablement sauvé la vie de 759 Américains ces 10 dernières années. En fait, arrondissons ce chiffre à 1000.

Cela voudrait dire qu’en 10 ans, la NSA a dépensé environ 100 milliards $ pour sauver la vie de 1000 Américains. Cela revient à 10 millions $ par vie qu’on prétend avoir sauvée.

Les économistes parlent du «coût de renonciation»: lorsqu’on utilise l’argent pour faire une chose, on renonce à tous les avantages qu’on aurait tirés en le dépensant ailleurs. Existe-t-il d’autres façons d’employer ces 100 milliards $ qui auraient permis de sauver au-delà de 1000 vies américaines?

Il suffirait de dépenser 1 milliard $ par année pour améliorer les soins pré et postnatals pour les Américains pauvres – 250 $ supplémentaires par bébé -, et le taux de mortalité infantile aux É.-U. chuterait au niveau de celui du Portugal ou de la Corée du Sud. Au bout de 10 ans, cela représenterait 60 000 enfants américains de plus qui deviendraient adultes.

Ou encore, prenons les routes. Les ingénieurs des routes sont en mesure d’estimer le nombre de décès annuels sur un tronçon de route donné: tout dépend de l’argent dont on dispose pour les construire.

Environ 34 000 Américains ont perdu la vie dans des accidents de la route en 2012. Un investissement de 5 milliards $ additionnels par année pour rendre les routes plus sûres permettrait probablement de réduire ce bilan d’un millier de personnes de plus par année. Au bout de 10 ans, cette mesure sauverait environ 60 000 autres vies.

Cela représente 120 000 vies épargnées, et il reste 4 milliards $ par année à consacrer à d’autres améliorations susceptibles de sauver des vies. Un investissement de 100 milliards $ permettrait presque certainement de sauver la vie d’au moins 150 000 Américains. Il s’agit d’un résultat 150 fois supérieur au rendement des investissements dans la NSA – et nous n’avons même pas encore considéré ce qu’il en coûte sur le plan des alliés que les É.-U. se sont mis à dos et des droits civils violés parce qu’ils ont alloué tout cet argent à la NSA.

Malheureusement, les Américains qui perdent la vie dans leur petite enfance ou sur les routes ne font pas les manchettes. Au contraire, les victimes de terrorisme défraient la chronique. Sur le plan politique, la vie de ces dernières est beaucoup plus importante, alors c’est là où l’argent va. Même faire ce genre de calcul sur la valeur relative attribuée aux vies humaines est considéré comme étant de mauvais goût.

Oubliez ça. Comme Herman Kahn, le doyen des stratèges nucléaires américains, l’a dit lorsqu’on lui a reproché de faire des prévisions froidement calculées sur le nombre de victimes américaines dans une guerre nucléaire: «Préféreriez-vous une belle erreur toute chaude?»