Aldéa Landry: l’éducation, la clé vers tout horizon

Aldéa Landry - Acadie Nouvelle: Jean Saint-Cyr
Aldéa Landry – Acadie Nouvelle: Jean Saint-Cyr

Aînée d’une famille de 14 enfants, Aldéa (Lanteigne) Landry est née à Sainte-Cécile, un petit village sur l’île de Lamèque. Son père était pêcheur côtier; il a d’abord pêché de la morue, du hareng, du maquereau et du homard, mais comme bien de ses semblables il finit par pêcher principalement du homard et du hareng. Il ne faut donc pas s’étonner si l’un de ses loisirs préférés est d’aller à la pêche sportive à Terre-Neuve, à chaque année.

À l’école de son village, les élèves de la première à la septième année étaient tous dans la même classe.

«Je ne pourrai jamais être contre les classes combinées, parce que dans mon cas, ç’a été l’occasion d’entendre ce que les plus vieux apprenaient.»

Entrée à l’école à cinq ans parce qu’elle est née en décembre, elle entend des mots en anglais pour la première fois: «Les élèves de septième apprenaient l’anglais, à la leçon de ce qu’on appelait le ”speller”. Quand je suis arrivée à la maison, j’ai demandé à ma mère si elle savait parler l’anglais. Elle ne le parlait pas beaucoup, mais suffisamment pour m’apprendre les mots anglais pour désigner le peu d’objets qu’on avait à la maison: la table, la chaise, le lit, le miroir, tout ce que j’avais à ma vue. J’ai mémorisé ça tout de suite, en première année.»

«J’ai toujours été curieuse quand j’étais enfant, je ne peux pas me rappeler ne pas avoir été motivée à apprendre; les classes combinées, pour moi, m’ont incitée à apprendre, j’avais hâte de savoir ce que les grands savaient. Mon grand-père et mon père ne savaient pas lire. Ma mère avait quitté l’école en cinquième année pour aider la famille.»

«Moi je pense qu’on devient ce que les gens pensent qu’on est. Ce qui me chagrine, avec les jeunes, issus de milieux modestes, ce que je me demande, c’est qui leur dit: ”Tu peux, tu peux, tu peux!” J’ai commencé à lire jeune. Ma grand-mère disait: ”Dada.” C’est comme ça qu’on m’a toujours appelée à la maison: ”Dada, elle est savante.” Elle était fascinée par le temps que je passais à lire. Alors elle disait que j’étais savante, et je l’ai crue! Elle ne le savait pas, mais elle m’a motivée à accomplir ce que j’ai fait.»

Cette curiosité et cette soif d’apprendre l’ont toujours habitée.

À l’âge de 13 ans, elle est admise au sanatorium. À l’époque, à la fin des années 1950, entrer au sanatorium, c’était dramatique. Elle y resta huit mois. Elle n’était pas atteinte de la tuberculose, mais elle a quand même dû être opérée à un poumon à l’hôpital de Saint-Jean. «Je sais ce que c’est, être desservie dans une autre langue que la sienne.»

Première de classe, il n’était pas question qu’elle cesse ses études après l’école de Sainte-Cécile.

«Quand je suis arrivée au couvent de Lamèque, mère Sainte-Dorothée, une Franco-Américaine, m’a dit: ”Ta mère était une fille intelligente, comme toi, mais toi, il n’est pas question que tu arrêtes l’école.” Ça m’a marquée, pour toujours et c’est pour ça, je crois, que pour moi, l’éducation c’est la clé de tout. Je ne parle pas seulement de l’éducation formelle, mais de l’apprentissage, d’être exposé au savoir, mais aussi, bien sûr, de l’éducation formelle.»

«Quand on regarde notre histoire en Acadie, si on n’avait pas eu les religieuses, les prêtres, qu’on pense aux gens qu’ils ont formés, où est-ce qu’on serait?»

C’est au couvent de Lamèque qu’Aldéa apprend qu’on peut continuer à étudier après la douzième année. Elle fait partie d’un petit groupe de surdouées que les sœurs avaient entrepris de faire étudier en deux ans le programme de la dixième, onzième et douzième année. C’est ainsi que malgré son séjour de huit mois au sanatorium, elle termine son secondaire à seize ans.

Le couvent de Shippagan était devenu le collège Jésus-Marie en 1960, pour offrir aux jeunes femmes de la Péninsule acadienne la possibilité d’obtenir leur baccalauréat. En 1962, Aldéa Landry entre au collège où elle complétera son baccalauréat. C’est le curé de Lamèque, le père Saindon, qui acquitta les frais de scolarité d’Aldéa à sa première année au collège.

Pour payer ses études et s’habiller, elle travaille deux étés de suite dans une usine de poisson de Petit Shippagan.

L’iniquité salariale, une découverte stupéfiante

«J’ai travaillé à l’usine où mon père vendait son poisson.»

Est-ce c’est votre père qui avait demandé cela à l’usine comme condition pour continuer à y vendre son poisson?

«Non, c’est moi qui suis allée voir le gérant pour lui rappeler que mon père leur vendait son poisson depuis longtemps, et qu’il fallait que je gagne de l’argent pour payer mes études!»

C’est à l’usine qu’Aldéa découvre, pour la première fois de sa vie, l’iniquité salariale.

«Je gagnais 50 cents l’heure, mais les gars gagnaient 65 cents l’heure. Je trouvais que ça n’avait pas de sens. Il n’y avait pas de raison que je gagne moins qu’eux, surtout qu’ils n’avaient pas d’études à payer, eux. Je me suis promis que plus jamais je ne gagnerais 50 cents quand les autres en font 65.»

Ouvrir les horizons

C’est après avoir entendu Gérard Godin, un jeune avocat, le seul à Shippagan à l’époque, qu’Aldéa s’intéresse au droit.

«Je crois qu’on devrait systématiquement exposer les jeunes à tous les choix qui s’offrent dans la vie; c’est difficile de désirer ce qu’on ne connaît pas!» Après avoir entendu Me Godin, Aldéa se rappelle: «C’est là que j’ai décidé de faire mon droit à UNB (la Faculté de droit de l’Université de Moncton n’existait pas encore). Étudier en anglais, c’est une autre paire de manches! Je pensais que je comprenais l’anglais, mais quand même, là c’était différent. Le droit, c’est quasiment comme apprendre une autre langue, un autre dialecte. Alors, j’étudiais avec mon dictionnaire.»

«Dans ce temps-là, à Fredericton, si on parlait français, on se faisait regarder de travers. Même à l’école de droit, où il n’y avait que six femmes, on acceptait mal les femmes. Alors j’avais deux prises contre moi: j’étais une femme, et je parlais français… Les gars pensaient, entre autres, que les professeurs nous donneraient des traitements de faveur parce qu’on était des femmes. Il y en a même un qui m’avait indiqué que je portais mes jupes trop courtes (en 1967, la minijupe était en vogue) et que ça allait influencer les professeurs! Je trouve ça drôle aujourd’hui, mais c’était de la discrimination qui constituait des barrières.»

En 1969, pendant qu’elle étudiait à l’école de droit, Aldéa marie Fernand Landry, qu’elle fréquentait depuis quelques années. C’est durant ces années à UNB que le couple rencontre Frank McKenna avec qui ils étudiaient et qu’ils allaient former, plus tard, le triumvirat du pouvoir au Nouveau-Brunswick.

À sa sortie de l’école de droit, pendant que Fernand étudiait à Harvard, Aldéa Landry est recrutée au gouvernement pour mener la traduction des lois du Nouveau-Brunswick. Non seulement le Nouveau-Brunswick était-il devenu une province officiellement bilingue, mais toutes les lois devaient être revues, changées et traduites. En 1977, après ses six ans au gouvernement, Aldéa et Fernand se joignent à un cabinet d’avocats privé à Bathurst, vite devenu le plus important cabinet francophone de l’Atlantique. Ils y travailleront pendant onze ans, avant de vendre le cabinet pour répondre à l’appel de la politique.

L’appel à la politique

Pendant ses années comme fonctionnaire, Aldéa s’était désintéressée de la politique, d’abord parce que comme fonctionnaire elle devait rester neutre, et puis parce que la lutte de pouvoir de la fin des années 1970 pour la direction du parti l’avait désillusionnée de la politique partisane.

Libérale dans l’âme, elle avait quand même eu une excellente relation de travail avec le premier ministre conservateur Richard Hatfield, assez entre autres, pour fonder et faire passer laLoi sur le Conseil du statut de la femme. Elle était à l’Assemblée législative aux côtés de M. Hatfield lorsque le projet de loi a été déposé, pour l’expliquer aux députés.

De son côté, son mari, Fernand, avait œuvré dans le parti pendant leurs années à Bathurst. Quand Frank McKenna décide de se présenter à la course à la direction du Parti libéral du Nouveau-Brunswick, avec Fernand, il la convainc de s’impliquer, de se présenter à la présidence du parti et, à l’élection de 1987, de se présenter comme candidate dans Shippagan-les-Îles. Devenue vice-première ministre pendant que Fernand était chef de cabinet du bureau du premier ministre McKenna, Aldéa et Fernand Landry formaient le couple le plus influent au Nouveau-Brunswick. Mais pour Aldéa, ce fut de courte durée.

Jean Gauvin a repris le siège dès l’élection suivante. En parlant de cette défaite électorale, elle confie: «C’est sûr que c’est déstabilisant. Mais durant le même mois, j’ai perdu ma mère, subitement; elle n’avait que 69 ans. Ça aide à mettre les choses en perspective.»

«Et puis ce fut en quelque sorte une bénédiction. Fernand était devenu doyen de la Faculté de droit de l’Université de Moncton, il aurait fallu que je fasse la navette entre ma circonscription, Moncton et Fredericton. Si j’avais été réélue, je n’aurais pas eu tant de temps à partager avec Fernand (décédé en 2000 d’un cancer). Je pense qu’en politique ce qui est important c’est d’endurer sans s’endurcir. Ça pourrait être facile d’être amère et de s’endurcir, mais je pense que c’est important de garder une sérénité.»

Elle considère que sa défaite lui a permis, entre autres, de siéger à la Commission sur l’excellence en éducation, un dossier qui lui tient particulièrement à cœur. Et puis, elle ne se serait peut-être pas lancée en affaires. Quand on lui demande, en concluant l’entretien, ce qu’elle pense de tout le dossier des dépenses sénatoriales et comment le bureau du premier ministre canadien s’est comporté, elle se contente de juger que ce qui est le plus triste, dans cette histoire, c’est la désillusion et le désintéressement de la politique engendrés chez les citoyens.

Chose certaine, Aldéa Landry a bien réussi la transition entre la politique et les affaires, comme en témoigne son intronisation au Panthéon des affaires du Nouveau-Brunswick, un accomplissement dont elle est fière, avec raison.

L’un des murs du bureau d’Aldéa Landry est couvert de distinctions reçues, y compris l’Ordre du Canada et des doctorats honoris causa. Elle siège à plusieurs conseils d’administration de grandes sociétés, mais elle est particulièrement fière d’avoir été intronisée, fin 2013, au Panthéon des affaires du Nouveau-Brunswick. - Acadie Nouvelle: Jean Saint-Cyr
L’un des murs du bureau d’Aldéa Landry est couvert de distinctions reçues, y compris l’Ordre du Canada et des doctorats honoris causa. Elle siège à plusieurs conseils d’administration de grandes sociétés, mais elle est particulièrement fière d’avoir été intronisée, fin 2013, au Panthéon des affaires du Nouveau-Brunswick. – Acadie Nouvelle: Jean Saint-Cyr