Bien sûr, j’aime l’hiver!

On l’a échappé belle: il y a une semaine, l’hiver nous a fait accroire qu’il était fini! Il s’est tout simplement reculé, comme un athlète, pour prendre son élan et revenir avec force.

Difficile pour moi d’imaginer l’Acadie sans ses hivers rigoureux. Sans la pêche aux éperlans sur la glace et tant d’autres choses. - Archives
Difficile pour moi d’imaginer l’Acadie sans ses hivers rigoureux. Sans la pêche aux éperlans sur la glace et tant d’autres choses. – Archives

Ça fait longtemps qu’on n’a pas connu un tel hiver. Depuis le début décembre, le froid et la neige sont au rendez-vous. Puisque nous sommes des spécialistes des conversations météorologiques, ceux qui n’aiment pas l’hiver ont de quoi se plaindre. Et les autres doivent faire preuve de courage pour affirmer qu’ils aiment l’hiver.
Je suis de ceux-là. Je le dis sans embarras: j’aime l’hiver. J’aime tellement l’hiver. En m’entendant m’exclamer de la sorte, ma famille se demande parfois si je cherche à leur faire aimer l’hiver ou si je cherche à me convaincre. Il y a probablement un mélange de tout cela… comme la météo de janvier qui n’a rien ménagé: neige, froid, glace, redoux, etc.
Si on commence à haïr l’hiver sitôt les premiers flocons tombés, on risque d’être malheureux six mois par année. Pourquoi ne pas prendre le taureau par les cornes et l’affronter comme de vaillants guerriers? Sachant bien qu’au bout du compte, nous vaincrons: qui peut douter du printemps?

Joies de l’hiver
Habiter dans un pays de neige et de glace comporte des défis qui sont de véritables privilèges. Avoir la capacité de l’affronter et d’y survivre procure un sentiment de fierté collective qu’on n’arrive pas toujours à nommer.
C’est remarquable après des jours de froid extrême ou encore au lendemain d’une grosse tempête de neige de rencontrer des gens de notre entourage et de se dire (sans mots): on a vaincu! Étrange sentiment de puissance qui vient nous rappeler notre forte constitution: nous aussi nous sommes «bâtis sur du solide». Autant que les vents et les glaces!
Même dans les jours de quiétude, l’hiver a tant à offrir. La nature est sans pareille. La lumière de l’hiver possède une vertu thérapeutique. Je me demande parfois pourquoi des gens disent aller dans le Sud pour le soleil. Pour la chaleur, j’acquiesce. Mais pour le soleil?
Monsieur l’astre solaire ne nous déçoit pas ici l’hiver. Peut-être que c’est nous qui le décevons: lorsqu’il brille de toutes ses forces pendant les huit heures de la journée, on choisit de rester dans nos maisons ou on rentre au gym. Mais c’est dehors qu’il faut être.

Dans l’ADN acadien
L’hiver est inscrit dans nos gènes. C’est ici, et non pas sur les côtes des Caraïbes, que Samuel de Champlain a voulu fonder pays. Nous sommes les descendants de ceux qui ont survécu aux premiers hivers rigoureux sur l’île Sainte-Croix et dans la colonie de Port-Royal. Pour être conséquents avec la théorie de Darwin, nous pouvons dire que les survivants sont ceux qui ont l’hiver dans leur code génétique. Nous sommes de ceux-là.
Difficile pour moi d’imaginer l’Acadie sans ses hivers rigoureux. Sans la pêche aux éperlans sur la glace. Sans les longues soirées à s’emmitoufler auprès du feu. Sans le vent qui rafale et qui s’amuse à siffler dans les «craques» de la maison. Sans la morue salée et les pâtés à la viande qui sont une part de la cuisine traditionnelle hivernale. Si on enlevait tout cela à l’Acadie, il lui manquerait une part importante de sa culture.
L’Ordre du Bon-temps fut créé en 1606 à Port-Royal précisément pour égayer les longues soirées d’hiver (de novembre à mars). Ce premier club social et gastronomique était l’occasion de mettre en valeur les produits du terroir, mais aussi de divertir avec de la musique et des histoires. Certaines de ces soirées pour les hivernants étaient animées par Marc Lescarbot. L’Ordre du Bon-temps est comme une matrice d’où sont sorties nombre d’institutions culturelles et artistiques en Acadie… tout ça à cause de l’hiver.
L’hiver dit qui nous sommes. Alors pourquoi ne pas l’habiter? Pourquoi ne pas l’embrasser? Si on le tient du bout des doigts, voilà que ces extrémités gèlent et nous font maudire l’hiver. Mais si on l’embrasse, on le réchauffe de tout ce que nous sommes.
Et comment ne pas évoquer ici la grande Antonine Maillet qui écrit dans Pointe-aux-Coques: «La neige possède ce secret de rendre au coeur en un souffle la joie naïve que les années lui ont impitoyablement arrachée.» Je ne saurais mieux dire. Entretenir ce secret, c’est goûter pleinement aux joies et aux beautés de l’hiver!
Quelques événements de la semaine
Éprouvé de la sympathie pour ceux qui sont  vulnérables en hiver. Je pense à ceux qui peinent à payer les factures de chauffage et à ceux qui n’ont plus la santé pour affronter les intempéries. Pour les autres, il faudra repasser pour avoir un peu de ma sympathie.
Prié en face de ma crèche de Noël. Ah non: je ne l’ai pas encore enlevée. Elle est là. Avec mon arbre aussi. Les longues soirées d’hiver donnent de l’éclat aux lumières. C’est si réconfortant d’être chez soi l’hiver. Calme au-dedans. Tempête au-dehors.
Placé mes verres fumés pour me protéger de la lumière réfléchissante du soleil sur la neige. C’est en hiver qu’on a besoin de verres fumés alors que le soleil montre sa puissance.
Entendu quelqu’un qui gagne sa vie en déneigeant critiquer l’hiver. Mais pourquoi mordre la main qui te nourrit?
Trouvé juste le premier couplet du chant-thème du Congrès mondial acadien: «J’ai dans mon sang tes hivers; sous mes pas, tes forêts. Dans mes mains tes rivières et dans mon cœur tes secrets.»
Fasciné par les allusions à l’hiver dans le livre des psaumes écrit en Palestine. Sans connaître nos hivers rigoureux, l’auteur y voit une merveille qui dépasse: «Il étale une toison de neige. Il sème une poussière de givre.  Il jette à poignées des glaçons.» (psaume 147).