La prochaine présidence de la Birmanie

Aung San Suu Kyi a consacré la moitié de sa vie adulte à instaurer la démocratie en Birmanie, au prix de grands sacrifices personnels. - Archives
Aung San Suu Kyi a consacré la moitié de sa vie adulte à instaurer la démocratie en Birmanie, au prix de grands sacrifices personnels. – Archives

Aung San Suu Kyi, la championne de la démocratie birmane, a déclaré en juin qu’elle serait candidate à la présidence aux élections de 2015. Si elle se présentait, c’est sûr qu’elle gagnerait: elle incarne pour la Birmanie ce que Nelson Mandela représentait pour l’Afrique du Sud. Or, dans l’état actuel des choses, elle n’a pas le droit d’être candidate à la présidence – et peut-être qu’elle devrait voir cette situation comme une occasion de réexaminer la question de savoir si devenir présidente est le meilleur usage de ses talents.

La Birmanie est au beau milieu d’une transition d’une dictature militaire de 50 ans à une démocratie, et Aung San Suu Kyi est la chef incontestée du mouvement démocratique. À moins que l’armée ne truque ou n’annule les élections de l’an prochain, son parti, la Ligue nationale pour la démocratie (LND), remportera une forte majorité au parlement en 2015. Or, elle n’a pas la moindre expérience de direction.

Il est possible qu’elle soit malgré tout une dirigeante-née, mais cela arrive très rarement. Il est beaucoup plus probable qu’elle soit, à l’instar de Mandela, un inspirant symbole de démocratie dotée de compétences administratives fort limitées. Si c’est le cas, elle devrait revoir sa position.

La loi qui l’empêche de se porter candidate à la présidence est l’article 59F de la constitution, lequel précise que l’époux ou l’épouse et les enfants d’un éventuel président ne peuvent pas avoir un devoir «d’allégeance à une puissance étrangère». L’article la vise, car les deux fils qu’elle a eus avec son défunt mari, le professeur britannique Michael Aris, ont la citoyenneté britannique.

La constitution a été formulée ainsi par les généraux dans le but précis de l’écarter de la présidence. Elle s’imaginait probablement qu’elle était parvenue à une entente pour abolir cet article lorsqu’elle s’était entendue avec le président actuel, l’ancien général Thein Sein, pour se porter candidate sous la constitution élaborée par l’armée à la fin de 2011. Or, l’article 59F est encore dans la constitution, et il semble que Suu Kyi s’est fait avoir.

Aung San Suu Kyi a consacré la moitié de sa vie adulte à instaurer la démocratie en Birmanie, au prix de grands sacrifices personnels. Puis, il est évident qu’elle voit l’obtention de la présidence comme la validation ultime de son long combat. Néanmoins, avant de s’engager dans une lutte pour éliminer l’article 59F, laquelle consommera tout l’oxygène politique pour la prochaine année, elle devrait se demander si la présidence est vraiment la place où elle serait la plus utile.

N’y a-t-il personne dans son parti qui possède les compétences voulues pour assumer le rôle exigeant de président dans une période d’énorme transformation politique et économique? Elle devrait peut-être s’inspirer de l’exemple de Sonia Gandhi, la veuve de l’ancien premier ministre assassiné de l’Inde, Rajiv Gandhi, qui a mené le Parti du congrès à une victoire retentissante en 2004.

Sonia Gandhi aurait pu devenir première ministre si elle l’avait voulu. Sauf qu’elle était elle aussi prise avec le facteur «de l’étrangère»: elle est une citoyenne indienne, mais elle est née et a été élevée en Italie. Alors elle a nommé l’économiste Manmohan Singh premier ministre, un travail qu’il a exécuté assez efficacement depuis dix ans, tandis qu’elle est restée chef du Parti du congrès et a fait en sorte que le parti reste uni derrière lui.

Les circonstances sont différentes, sauf que la Birmanie a besoin d’un président qui (a) possède les compétences voulues pour occuper le poste et (b) a un parti uni derrière elle ou lui. Peut-être que le rôle le plus utile pour Aung San Suu Kyi serait comme chef du parti et autorité morale, pendant qu’une autre personne est sur le terrain et prend les décisions quotidiennes qui finiraient par miner la popularité de tout chef, même la plus respectée.