Herménégilde Chiasson: la soif d’apprendre et de créer

Dans la Péninsule acadienne, durant les années quarante, les soins de santé se résumaient à deux médecins, l’un à Caraquet, Dr Savoie, et l’autre à Shippagan, Dr Gauthier. Chez la famille Chiasson, on a payé cher l’absence de soins de santé adéquats: trois des six enfants que la mère d’Herménégilde Chiasson a eus n’ont pas survécu. Herménégilde est le plus jeune des trois enfants vivants.

Depuis 40 ans, Herménégilde Chiasson n’a cessé de produire des œuvres en peinture, en cinéma, en littérature et en poésie. Ici, on le voit devant des œuvres inspirées du travail de son père avec le bois. - Acadie Nouvelle: Jean Saint-Cyr
Depuis 40 ans, Herménégilde Chiasson n’a cessé de produire des œuvres en peinture, en cinéma, en littérature et en poésie. Ici, on le voit devant des œuvres inspirées du travail de son père avec le bois. – Acadie Nouvelle: Jean Saint-Cyr

Durant sa jeunesse passée à Saint-Simon, près de Caraquet, Herménégilde était un solitaire. Quand on lui demande s’il était un chef de file, un leader quand il fréquentait l’école de son village natal, il répond ainsi: «J’étais plutôt solitaire. Organiser du monde, ça m’a toujours dérangé; je n’ai peut-être pas le ton, je ne sais pas. Je suis un bon collaborateur, mais je ne suis pas vraiment un bon leader.»

Quand il termine sa 12e année, à Saint-Simon, ils étaient trois finissants; l’année précédente, un seul étudiant avait terminé sa 12e année. Le troisième finissant est décédé depuis, laissant Herménégilde et Dre Odette Albert seuls de la classe de finissants.

Avec amusement, il confie que quand il rencontre Dre Albert, il lui dit: «Bon, on est prêt pour notre conventum.» Elle était présidente de cette classe de trois étudiants, et lui vice-président…

Rencontre déterminante

Au début des années soixante, en 1963, Herménégilde Chiasson s’inscrit au Collège Saint-Joseph de Memramcook. À son arrivée il abandonne la pratique du sport. «À l’école, je jouais au hockey, mais je n’étais pas très bon. Alors quand je suis arrivé à Saint-Joseph, j’ai abandonné cela complètement. Je n’ai fait que des études et je me suis intéressé aux choses plus académiques.»

Ces choses académiques, c’était la peinture et le théâtre.

À l’époque, le préfet des études au Collège Saint-Joseph désirait faire décorer les couloirs du collège. Hermé se porte volontaire, et c’est ainsi qu’il a commencé à peindre et que, depuis ce temps, son intérêt pour la peinture ne s’est jamais démenti. Ses premières réalisations en peinture consistaient surtout à des reproductions de tableaux, d’illustrations ou de publicités trouvées dans des revues. Ce n’était pas de l’art de très haut niveau, se rappelle-t-il.

Ce n’est que depuis sa première rencontre avec Claude Roussel, quand celui-ci était venu au collège donner une conférence, qu’il a compris l’essence de l’art de peindre.

«Pour la première fois, j’ai vu des œuvres d’art moderne. Ça, ça m’a vraiment impressionné. Ça m’a surtout intrigué et ça m’a donné la curiosité pour en connaître plus, pour aller plus loin.»

Après ses deux premières années au Collège Saint-Joseph, l’institution ferme ses portes en mai 1965. En septembre de la même année, la demande d’inscription d’Herménégilde au Collège de Bathurst est refusée: il avait failli tous ses cours de rattrapage en latin, une matière obligatoire pour faire son cours classique à l’époque.

«J’ai systématiquement coulé tous mes cours de latin, parce que je ne voyais absolument pas à quoi ça me servirait dans la vie, comme je ne voulais pas devenir prêtre. Alors j’ai dû, le même jour, aller à Moncton et m’y inscrire à l’université. Je pense que mon destin aurait véritablement changé si j’avais été accepté à Bathurst plutôt que de venir à Moncton.»

À l’Université de Moncton, il suit des cours d’art avec Claude Roussel. Il s’y donne corps et âme.

«Je me souviens, une année, j’avais réalisé 350 œuvres, toutes sortes de choses, des dessins, sculptures, peintures. À un moment donné, au lieu de prendre mes vacances de Pâques, j’étais resté à l’université et Claude Roussel m’avait remis les clés du studio. J’avais passé mes vacances là. J’étais vraiment comme obsédé à produire, à faire toutes sortes de choses.»

Il termine son baccalauréat en se concentrant en peinture et en littérature, deux disciplines qu’il pratiquera toute sa vie.

Tout en ne cessant pas de peindre, il écrit des livres, des pièces de théâtre et des scénarios de films. Tant en peinture, en cinéma et en littérature, Hermé laisse une marque distincte dans le paysage culturel acadien. Comment arrivait-il à obtenir du succès dans toutes ces disciplines?

Une époque propice

«Je suis arrivé (dans le monde des arts) à une époque où on pouvait s’improviser beaucoup de choses. Je pense que ce serait plus difficile maintenant. Mais à l’époque, il y avait tellement de possibilités, et de volonté aussi d’expression et d’affirmation. Vérita­blement, j’ai produit dans deux disciplines: les arts visuels, qui m’amenaient au cinéma, à la photographie et à plein de choses.

Ensuite de cela, il y avait la littérature, qui m’amenait au théâtre et aussi au cinéma. La musique, par exemple, pour moi, c’est toujours resté un mystère; je n’ai aucune notion musicale. J’ai fait des choses en musique, j’ai collaboré avec des musiciens, mais écrire de la musique, en faire, ce n’était pas dans mes cordes.»

L’époque était aussi propice à trouver facilement de l’emploi. Dans le cas d’Hermé, après son bac, c’est à Radio-Canada qu’il se retrouve. Il aurait très bien pu se contenter d’y travailler et d’y gagner une bonne pension, mais ce n’est pas la voie qu’il privilégie.

Pendant qu’il travaille à temps plein à Radio-Canada, Herménegilde Chiasson poursuit des études en arts à l’université Mount Allison, à Sackville, où il termine un baccalauréat en beaux-arts. Après avoir terminé son bac, il quitte Radio-Canada pour enseigner à l’Université de Moncton.

La soif d’apprendre

Hermé ne sera pas professeur longtemps. Après un an, il quitte l’Université de Moncton pour aller étudier en France.

«J’ai commencé par m’inscrire à l’École nationale supérieure des arts décoratifs. C’est une des grandes écoles d’études supérieures en France, où le gouvernement français y mettait le paquet: à une telle écoute tu as tout, en termes de ressources. Si tu es inscrit à une autre école, tu en arraches. Et à ces écoles supérieures, il y a deux types d’étudiants: ceux qui sont pistonnés, qui arrivent en voiture avec un chauffeur, et, après cela, des gens talentueux, qui ont été acceptés. Hermé n’avait pas de chauffeur… C’est son portfolio qui fut sa clé d’entrée.

«Après ça, je me suis dit qu’il serait intéressant de faire un diplôme plus académique.» Il s’inscrit à la Sorbonne, où il fera une maîtrise avant de s’inscrire à des études de doctorat en philosophie.

«En France, tu ne peux pas faire de doctorat en beaux-arts, seulement une maîtrise. J’ai pensé que je pourrais passer par la philosophie, alors je me suis inscrit en esthétique. Pour faire ce doctorat-là, j’avais choisi comme sujet la photographie américaine. C’est ce qui m’a amené aux États-Unis pour faire ma recherche. Et là, j’ai pensé m’inscrire à l’université, tant qu’à y être. Alors, je me suis inscrit à l’Université de New York, où j’ai fait une autre maîtrise. Une fois ma recherche terminée, je suis revenu à Moncton, où j’ai recommencé à travailler à Radio-Canada, à temps plein, pour cinq ans.»

Mais, encore une fois, l’emploi n’était pas sa seule préoccupation, il désirait terminer sa thèse de doctorat.

Pour ce faire, il se levait tous les matins à 6 h et il travaillait jusqu’à 9 h à la rédaction de sa thèse de doctorat. Sa thèse terminée, son doctorat n’allait pas lui servir.

«Je n’ai pas fait grand-chose avec cela parce que, normalement, avec tous ces papiers-là (deux bacs, deux maîtrises et un doctorat), ça mène à une carrière universitaire, ce que je n’ai pas eu vraiment. La seule chose que je voulais enseigner, c’était l’histoire de l’art, et le poste était déjà pris. Comme je voulais rester à Moncton, j’ai continué à travailler à Radio-Canada avant de faire du cinéma.»

Un grand objectif

Herménégilde Chiasson n’a jamais eu de plan défini pour une carrière, contrairement aux gens dotés des diplômes que détient Hermé. C’est au gré des événements et de ses rencontres qu’il saisit des occasions d’exposer, d’écrire ou de produire. Il avait toutefois un désir précis: obtenir le Prix du Gouverneur général.

«C’est un prix qui est prestigieux, c’est le plus vieux prix décerné. Et les gens que je fréquentais au Québec, quand ils l’obtenaient, c’était vraiment comme la consécration. Moi venant d’Acadie, et vivant en Acadie, je voulais ce prix. J’ai fini par l’avoir, et quand je l’ai eu, je me suis demandé pourquoi je l’avais tant désiré, comme la chanson le dit «Is that all there is?».

Ambassadeur de la culture

Le film d’Herménégilde Chiasson, qui met en scène la Première Nation de Esgenoôpetit (Burnt Church), qui se bat pour ses droits de pêche, a été une expérience éprouvante.

Le conflit entre les pêcheurs de homard acadiens et la Première Nation, mais surtout les conditions de vie et le climat social qu’il découvre dans la communauté autochtone l’ébranlent. Il considérait comme fort intéressant le lien entre le discours et l’Histoire.

«L’Histoire m’a toujours intéressé, que ce soit en peinture, en littérature, au cinéma ou au théâtre. De l’Histoire, on peut apprendre beaucoup. Et chez les Premières Nations, il y a toute cette tension entre le folklore et le discours. On a toujours prétendu avoir d’excellentes relations avec les Premières Nations. Le sujet du film était de démontrer le jeu du pouvoir, qui n’a pas de sexe, pas d’âge, pas de nationalité. C’est toujours un rapport de force. Là, il y avait un rapport de force entre la volonté des Autochtones d’avoir des droits de pêche, alors que le gouvernement exigeait qu’ils respectent la saison de pêche. Les Acadiens parlaient de leur histoire, qui est écrite, et les Premières Nations de la leur, qui est une histoire orale. C’est une histoire triste, celle des Premières Nations. Il y avait une certaine harmonie à une époque, et maintenant, c’est devenu juste un rapport de force.»

Le constat de la situation actuelle des Premières Nations le déprimait à chaque visite à Burnt Church.

«Chaque fois que j’allais à Burnt Church, ça me prenait une couple de jours à m’en remettre. Ça passait comme sur une autre fréquence. Ce n’était pas ce qu’ils me disaient. C’était le délabrement des installations, il y avait comme une nowhere qui me faisait beaucoup penser à Saint-Simon avant les années 1960 quand je grandissais et qu’on sentait comme une espèce de défaitisme. Je me disais, comment est-ce que ces gens-là vont s’en sortir?

«Quand j’étais lieutenant-gouverneur, je me rendais souvent chez les Premières Nations pour participer à des pow-wow et d’autres cérémonies. C’était toujours le même feeling: je me disais, ce qui reste de leur culture, c’est comme du folklore. Des fois, quand je regarde l’Acadie, je me dis, est-ce qu’il a d’autres choses que le folklore? C’est vrai, il y a eu un passé, mais peut-il y avoir un présent et un avenir? Chez les Premières Nations, ils ont comme perdu accès à leur culture. Mais en même temps, il y a quelque chose qui ressort de leur culture. C’est la vraie mémoire du continent. C’est une mémoire tellement viscérale. Nous, c’est une mémoire historique, vieille de 400 ans. La leur émane d’une profonde mémoire ancestrale qui, d’après moi, est la vraie mémoire de l’Amérique.»

Nous avons discuté aussi de théâtre, notamment du succès qu’a connu la pièce Laurie ou la vie de galerie, présentée plus de 200 fois. Mais aussi de Pour une fois, dans laquelle on se projetait à un moment où le Parti acadien prend le pouvoir, et aussi de La grande séance; trois pièces qui parlent de l’histoire de l’Acadie, mais recomposée d’une différente manière.

Comme lieutenant-gouverneur, Herménégilde Chiasson a été d’un appui constant au monde culturel.

«Une des raisons pour lesquelles je me suis investi en culture, c’est parce que je trouve que c’est véritablement là où tu peux faire des changements en profondeur. Lorsque les gens sont touchés, ils peuvent à ce moment-là passer à l’action…»

«L’idée, c’est vraiment de travailler à changer les mentalités. Je pense qu’en art, c’est le domaine où on peut le faire… On est actuellement en mode survie, et je pense qu’on devrait changer cela et passer au mode vie, en mettant des idées en circulation sur la place publique, comme une société véritablement consciente de son destin et de ses limites aussi.»