Le lamento de M. Lacroix

Si j’ai bien compris, Radio-Canada glisse vers le numérique. La télévision conventionnelle est-elle en train d’agoniser devant nous, à notre insu, tandis que nous avons le nez plongé dans nos téléphones intelligents?

Certes, il est évident que s’exercera une forte poussée de convergence entre toutes les bébelles électroniques qui font maintenant partie de la vie courante. À terme, tout le monde devra s’y soumettre, même en râlant, car cette convergence nous arrive en tandem avec sa sœur adoptive, la convergence des services.

Notez que je ne parle pas de la radio, je m’en tiens à la télé. Je n’écoute pratiquement jamais la radio «parlante», justement parce que… ça parle! Y a assez de moi qui parle tout seul dans la maison!

La télé, en revanche, est souvent ouverte… et muette. Au cas où surgirait du néant une actualité brûlante. Brûlante partout sauf au RDI, évidemment, qui est surtout une radio communautaire filmée dans une ancienne salle de bingo.

•••

Autrefois, dans le petit catéchisme, à la question crunch «Où est Dieu?», il fallait répondre sous peine de brûler en enfer: «Dieu est partout.»

Depuis que Dieu a pris sa retraite, c’est Radio-Canada qui est partout. Et partout, c’est ICI…

ICI Radio-Canada Télé, ICI EXPLORA, ICI RDI, ICI ARTV, TV5MONDE (en partenariat), ICI Radio-Canada Première, ICI Musique, ICI Musique Chansons, ICI Musique Franco Country, ICI.Radio-Canada.ca, ICI Tou.tv, ICIMusique.ca, Curio.ca, RCI Radio-Canada International, boutique radio-canada.ca, kid’sCBC, Mobiles, CBC North, CBC/Radio-Canada radiodiffuseur officiel des Jeux olympiques, CBC, CBC News Network, la chaîne documentary, RadioOne, Radio2, Radio3, CBC Music Sonica, cbc.ca, cbcnews.ca, cbcsports.ca, cbcbooks.ca, cbcmusic.ca, alleluia, on l’a!

•••

Honnêtement, en lisant ça, je peux comprendre que Radio-Canada n’a pas les moyens de ses visées intergalactiques; et je peux comprendre que son président veuille restructurer ce bouquet fané de services.

Il lui faut donc passer par des coupes, affirme-t-il, provoquant ainsi une solide opposition à l’intérieur même de la boîte.

Cependant, aux têtes d’affiche de Radio-Canada qui limonent, ces temps-ci, sur les effets apocalyptiques des compressions, notamment dans l’information et dans la création, je lance, tel un fou du roi éberlué: mais où êtes-vous donc, le restant de l’année, quand les francophones de tout le pays se plaignent qu’ils ne se reconnaissent pas dans l’information télé que vous leur présentez au réseau national?

Où êtes-vous donc, le restant de l’année, quand les créateurs d’Acadie, d’Ontario, des régions québécoises, du Manitoba, et cetera, vous implorent de leur donner la chance de présenter leurs créations au réseau national, au lieu de toujours les refouler dans leurs mozusses de périphéries régionales ou de leur imposer des tuteurs et autres mentors québécois?

Arrêtez de prendre les francophones qui vivent à l’extérieur de Montréal pour une bande de colons mal dégrossis et mal éduqués à qui vous pouvez déclamer vos sornettes lénifiantes en guise d’excuses pour du travail d’information bâclé, ou vos sérénades sirupeuses quand vient le temps de demander l’appui des citoyens canadiens, et des francophones en particulier, pour ne pas perdre vos sinécures!

•••

Radio-Canada a joué un rôle important, parfois déterminant, dans les communautés francophones du Canada et dans les régions québécoises. Nul n’en disconviendra.

Mais cela ne signifie pas que les francophones, en particulier ceux de la diaspora canadienne, doivent tout accepter de Radio-Canada de crainte de perdre ce qu’ils ont déjà. Comme s’il leur fallait impérativement se contenter des miettes à cause d’une fatalité nébuleuse qui les menacerait de ses foudres virtuelles.

Plusieurs de ces francophones ont le réflexe de se garrocher sur des pétitions demandant au gouvernement fédéral, ou au ciel, de «sauver» Radio-Canada.

Et c’est là que je crie d’une voix de rossignol désenchanté: Hola, kamarade! Haro sur le baudet!

Ce serait plus utile d’envoyer des pétitions à Radio-Canada et d’exiger ceci: vous nous ouvrez vos portes ou nous vous aiderons à les fermer!

•••

La soumission pathétique des francophones envers ces grosses machines qu’ils croient prêtes à les avaler tout rond à la moindre critique n’aide personne. Ça n’aide pas Radio-Canada à s’améliorer et ça n’aide pas la francophonie à s’émanciper.

Non, il n’y a pas de gros dragons radio-canadiens voraces cachés sous le lit de la francophonie.

Il faut arrêter d’avoir peur. Et il faut dire clairement et fermement à Radio-Canada, une fois pour toutes: l’égalité entre les citoyens et entre les communautés linguistiques proclamée par la Constitution canadienne, ça concerne aussi Radio-Canada! ON VEUT DU RESPECT!

•••

Radio-Canada ne peut survivre qu’en demeurant indispensable. Et l’un des défis majeurs qu’elle doit aujourd’hui relever – et, quelle ironie, je l’écris du Plateau Mont-Royal, en plus!!! – c’est de se désengorger de son parti-pris québéco-québécois, pour ne pas dire montréalo-centriste, et de se mettre au diapason de la réalité francophone canadienne actuelle. Ce qui inclut les régions québécoises excentrées, on l’oublie trop souvent.

Permettez que je suggère à Radio-Canada, bénévolement, comme gage de ma bonne foi, dans le but de l’aider à mettre de l’ordre dans ses aspirations, ses intérêts, ses budgets et ses mandats, d’arrêter de s’épivarder aux quatre vents et de revenir à l’essentiel: une Radio-Canada qui divertit et une Radio-Canada qui informe.

Pas qui informe tout croche en amusant maladroitement, ou qui divertit mal en informant de travers. Ce mélange des genres, ni chair ni poisson, d’autres, comme TVA et LCN, en ont fait une spécialité maison aussi populaire qu’indigeste et on leur en ferait reproche solennellement, eux aussi, s’il s’agissait d’une société d’État.

•••

M. Lacroix, tel un météorologiste ténébreux, multiplie les descriptions de nuages noirs qui cachent de plus en plus la lumière radio-canadienne.

Bien naturellement, les communautés québécoises en région, de même que les francophones du Canada redoutent l’orage qui s’annonce.

Un malheur ne venant jamais seul, ces annonces de coupes ultra-draconiennes sont faites au moment où les citoyens sont à récurer leurs BBQ et remplir leurs coolers de bière en prévision d’un été lambin. On peut dire qu’il a vraiment le sens du timing.

Mais ce n’est pas un lamento de plus du président de Radio-Canada, même livré dans une langue de bois finement gossée, qui va susciter l’adhésion de ses interlocuteurs. C’est plutôt le respect de leur identité, de leurs réalités et, surtout, DE LEURS DROITS, qui lui assurera la confiance et l’appui espérés.

Han, Madame?