Une minute et 22 secondes

«On ne voit bien qu’avec le cœur. L’essentiel est invisible pour les yeux» – Saint-Exupéry

C’est le temps qu’il a fallu à Michael Zehaf-Bibeau pour franchir le parterre du Parlement canadien, passer par les grandes portes au-dessous de la Tour de la Paix et entrer dans le hall d’honneur de l’édifice central du Parlement. Il s’est trouvé à deux pas des élus réunis en caucus, y compris le premier ministre. Il portait un fusil et venait tout juste d’abattre le caporal Nathan Cirillo. Ce dernier, réserviste des Forces armées canadiennes, montait la garde au pied du Monument commémoratif de guerre du Canada.

Ces 82 secondes, captées par les caméras de surveillance, ont déjà changé notre pays. Des membres de la GRC armés, en plus grand nombre, gardent maintenant les portes du Parlement. On songe maintenant à mieux coordonner les services de sécurité qui protègent l’intérieur et l’extérieur du Parlement, ce qui est la moindre des choses. La GRC mènera une enquête interne sur ses propres lacunes. Une nouvelle loi sera adoptée, des ressources additionnelles seront trouvées, de nouvelles formations seront élaborées.

Tout ça va de soi, mais est-ce que ça fera réellement une différence? Est-ce qu’un «loup solitaire» bien armé peut vraiment être arrêté de commettre un acte isolé de violence? Est-il réaliste de penser que nous pouvons tout prévoir? Il faut bien essayer, me direz-vous.

Ces 82 secondes, avec l’incident qui eut lieu plus tôt dans la semaine à Saint-Jean au Québec, soulèvent aussi d’autres questions qui sont encore moins faciles à répondre. Quel est le rôle des réseaux sociaux et d’Internet dans la radicalisation de jeunes désabusés en quête d’un moment de gloire ou d’une cause, aussi tordue soit-elle? Et que faire lorsque les troubles psychiatriques et les dépendances aux drogues sont aussi des facteurs?

Zehaf-Bibeau avait demandé d’aller en prison pour combattre sa dépendance à la cocaïne. Un commentateur québécois a suggéré de fermer toutes les mosquées. Une commentatrice elle se demande si le tout ne commence pas dans les garderies qui permettent à des femmes voilées (portant le hidjab) d’éduquer les enfants. D’autres observateurs se demandent si nous risquons de sacrifier trop de nos libertés individuelles pour nous protéger de quelques individus malades ou désillusionnés.

Vous voyez bien où 82 secondes peuvent nous mener.