Les sobriquets acadiens

Vrai comme chu là, une petite ville de la Péninsule acadienne au nord-est du Nouveau-Brunswick se nomme Caraquet. Jadis, elle était considérée le plus long village au monde, avec ses impressionnants 22 milles de longueur. En Micmac, Caraquet signifie: «Là où les deux rivières se rencontrent.»

L’Acadie regorge de sobriquets. - Archives
L’Acadie regorge de sobriquets. – Archives

Encore aujourd’hui, on pratique une vieille coutume acadienne consistant à donner un sobriquet (surnom) à des familles, une sorte d’alias. Riches en coutumes, les Acadiens étaient de fiers habitants. Habiles de leurs mains et armés de courage, ils voulaient garder leur héritage bien vivant. Leurs aïeux possédaient tellement de manières de faire, propres à leur culture, image et ressemblance, et subsistaient en tissant des liens très forts entre eux tout en respectant leur communauté. Le besoin de se rapprocher, de camaraderie, d’appartenance donna naissance à cette charmante coutume originale et moqueuse (coquine). Sans méchanceté ni mépris, caractérisé par un humour imagé, ce patrimoine acadien, cette magnifique coutume, persiste de nos jours presque uniquement à Caraquet.

Le sobriquet était choisi selon l’endroit habité, les membres d’une même famille, les caractéristiques physiques uniques à un individu, sa personnalité, son comportement, ses manies, son métier ou sa profession, ses qualités, ses forces, ses faiblesses. Un événement quelconque marquant cette personne pouvait également lui attribuer un sobriquet. Le sobriquet était choisi sans mauvaise intention ou malice. Par exemple, les membres de ma famille «Lambert» étaient surnommés les «Kawick». Par un beau matin ensoleillé, la goélette de mon arrière-grand-père Maxime se berçait sur l’eau calme, miroitante et lisse comme une huile. Tout à coup vint un petit oiseau qui s’installa sur l’un des deux mâts du bateau. Aussitôt, Maxime dit à son équipage: «Regardez cet oiseau-là, c’est un KaKawick.» Personne n’avait jamais vu ce petit canard de mer auparavant. Par conséquent un diminutif du nom lui resta, «Kawick».

Dans le bon vieux temps, les gens d’un air taquin avaient une façon un peu espiègle d’insérer le sobriquet dans une conversation. Le truc était de faire allusion à quelqu’un dans une discussion sans pour autant s’adresser à lui directement, mais en utilisant son sobriquet. La personne visée se reconnaissait et ressentait une certaine importance, une acceptation, un prestige. On pourrait aussi qualifier de taquinerie cette façon mutuelle de s’adresser à quelqu’un. Voici un exemple de l’application de cette coutume. Devant l’église avant la messe du dimanche, on s’interpellait de la manière suivante: «J’ai vu beaucoup d’oiseaux ce matin sur le quai!» Et mon grand-père (Kawick) aurait répondu en utilisant le sobriquet de la personne qu’il interpellait: «J’ai été dans le bois à matin, y avait beaucoup de chicots à terre!» Les Chicots étaient une famille Landry de Caraquet. Le père était allé bûcher sur leur terre, et un vieux chicot de bois lui était tombé sur la tête!

Il existe autant de sobriquets qu’il y a de familles à Caraquet. Malheureusement, souvent l’on ne se souvient plus exactement pourquoi ni dans quelles circonstances les sobriquets étaient donnés. Je vous rappelle que les sobriquets exposés dans cet article sont des éloges de cet héritage et n’ont aucunement pour but de ridiculiser qui que ce soit.

Voici quelques exemples :

– Léonard Légère ne pouvait pas parler anglais et avait eu des anglophones en visite à Caraquet lors du Festival acadien. Ces visiteurs lui avaient demandé son nom. Ne pouvant pas s’exprimer dans leur langue, monsieur Légère avait répondu «Tite light» pour quelque chose de léger. Le surnom lui resta.

– La famille de John Blanchard, «les mains sales». Il était un mécanicien.

– La famille de Simon Légère, «Grand tuyau». Le monsieur était tellement grand et mince qu’il devait se pencher pour entrer dans les maisons.

– La famille de Lucien Poirier, leur père était un homme toujours de mauvaise humeur, on le surnomma «Griche poil».

– La famille Roy vivait tout près d’un marais et le soir, on entendait les cris des grenouilles. Leur sobriquet: «les grenouilles».

– André Savoie, alias «L’hibou», travaillait la nuit. Le soir venu, quand tout le monde était couché, il sortait pour aller travailler.

– La famille de Léon Légère, «les Lièvres». Le grand-père était reconnu pour être très peureux.

– La famille d’Henri Friolet, «le Coq». Le grand-père était un homme fier. Toujours bien habillé et bien peigné, même s’il n’était pas fortuné.

– Loé Albert, «les grandes Chenolles». Il portait toujours de grandes culottes.

– La famille de Willie Chiasson, «les Ours». Ils étaient des gens forts et massifs.

– Prudent Lanteigne, «les Morveux». Il avait toujours la morve au nez.

– La famille Albert, «Pife». La nature lui avait donné un gros nez.

– La famille Mourant, «les Singes». Ils avaient des bras tellement longs qu’ils leur allaient presque aux genoux.

– La famille Cormier, «la Mélasse». Ils étaient lents comme la mélasse du printemps, cela signifiait qu’ils étaient toujours en retard.

– La famille d’Adèle Boudreau, «Pleine lune». Elle était distraite, dans la lune.

– La famille des LaCroix, «Neuillace». Ils vivaient sur une ferme et ils avaient beaucoup de jeunes bœufs.

– Pierre Cormier, qu’on surnommait «Petit midi», se levait tard le matin.

– La famille Haché, de Sainte-Anne-du-Bocage, «Rondin». L’hiver, ils chauffaient leur maison avec beaucoup de rondins.

– Le vieux Alphonse Lanteigne, «Thé pot». Il avait toujours une théière de thé prête sur le poêle à bois.

– Lazare Mainville, surnommé «P’tite voiture», était trop gros pour son auto.

– Alyre Duguay, «Tom pouce». Il avait deux gros pouces qui faisaient deux fois la taille normale.

– Pierre Paul Ferguson, «Galoche». Ses souliers étaient toujours trop grands.

– Raymond Gionet, «le Bœuf (beu)». Il était gros et fort comme trois hommes.

– Antoine Godin, «Cuillère à pot». Il avait toujours une cuillière à thé dans sa tasse.

– Léo Doiron, «L’anguille». Il aimait manger des anguilles.

– Emile Blanchard, «Canard». Il marchait les pieds ouverts avec un balancement de gauche à droite.

– Bruno Dugas, «la Pipe». Il avait toujours une pipe dans la bouche.

– Florian Boucher, «Mangeur de lard». Il mangeait du lard à chaque repas ou presque.

– La famille Cormier, «les Merles». Un merle avait laissé ses excréments sur la tête du grand-père.

– La famille Paulin, «Sapin». Leur grand-père avait une terre à bois et il avait seulement des sapins qu’il bûchait.

– La famille de Jérémie Landry, «les Fées». Leur grand-père s’appelait Alphé.

– Omer Chiasson était surnommé «Mon Seigneur». Il était très distingué, toujours bien habillé, mais seulement lorsqu’il allait à l´église.

– Omer Chenard, «Péteux». Il avait des gaz nauséabonds à longueur de journée.

– Arthur Haché, «la Pleureuse». Il était un grand sensible, toujours la larme à l’oeil.

Il y avait aussi une veuve que l’on surnommait «la Pelote de velours»

Je laisse à vous, mes chers lecteurs, d’y trouver la signification! Elle était une couturière.

Vive les Acadiens et les Acadiennes! Que notre patrimoine reste bien imprimé dans nos cœurs et nos âmes. Que l’écho de nos reels et quadrilles se rende au paradis pour faire danser tous nos aïeux. Tournons-nous vers l’avenir, car le plus beau est à venir.

Un merci spécial à Antoine Landry, alias «le Chicot», et Donat LaCroix, alias «Neuillace», pour leur contribution à cet article.