L’option de la liberté

Vous me direz que c’est ça, la liberté d’expression: bitcher contre un french-kiss. Eh! bien non! Je ne crois pas que la liberté d’expression puisse consister à exiger de ne pas montrer deux personnes qui s’embrassent sous prétexte que ça pourrait déranger des personnes qui n’apprécient pas voir deux personnes s’embrasser! - Gracieuseté
Vous me direz que c’est ça, la liberté d’expression: bitcher contre un french-kiss. Eh! bien non! Je ne crois pas que la liberté d’expression puisse consister à exiger de ne pas montrer deux personnes qui s’embrassent sous prétexte que ça pourrait déranger des personnes qui n’apprécient pas voir deux personnes s’embrasser! – Gracieuseté

Depuis la tuerie du Charlie Hebdo, l’Acadie Nouvelle a publié divers articles et chroniques sur le sujet. Tout un éventail de positions parfois discordantes.

L’éventail, en gros: la liberté d’expression avant tout / ne disons pas de mal du voisin / toute vérité n’est pas bonne à dire. Et quelques: l’amour triomphera de tout.

Bref: du satirique au charismatique, en passant par l’artistique et le politique.

Je m’en réjouis. Trop d’unanimité m’énerve!

Cela démontre que notre journal a su donner de l’espace à une pluralité de voix reflétant la complexité des courants d’idée qui, à l’instar de ce qui se passe sur le reste de la planète, traversent la société acadienne.

Dans le cas particulier de Charlie Hebdo, ça prenait du cran pour le faire. Il eut été si facile au journal de se limiter à jouer les vierges éplorées égrenant d’évanescents soupirs de commisération.

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Ces articles et chroniques ont tenté de refléter «l’opinion publique». C’est là qu’on prend conscience qu’il n’y a pas nécessairement, sur un territoire donné, seulement UNE opinion publique, mais DES opinions publiques.

La prochaine fois que vous lirez un article, y compris l’un des miens, qui parle de «l’opinion publique» comme si cela était un tout monolithique, de grâce, posez-vous la question: est-ce que cette «opinion publique» reflète vraiment ce que je pense, moi, de tout cela?

Et ajoutez une question corollaire: dois-je absolument être d’accord avec cette «opinion publique»?

La réponse est NON. Pas obligé. Pas obligé de penser comme tout le monde. Et pas obligé non plus de faire semblant de penser comme tout le monde. Juste penser comme soi-même on pense, juste penser pour soi-même, en fait, c’est déjà beaucoup.

Pour ceux et celles qui ne rechignent pas devant l’acte de penser, bien sûr.

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Parlant de capacité de penser, le lendemain de la tuerie du Charlie Hebdo, le journal a publié une publicité d’armes à feu. Des lecteurs zé lectrices n’ont pas apprécié la chose et l’ont fait savoir.

La direction du journal a reconnu cette bourde. Et s’est engagée à mieux baliser ce genre de publicité. Ça m’a fait plaisir, et surtout rassuré, de constater que journal n’ait pas cherché à se défiler.

Toujours du côté pub, l’Université de Moncton a produit une pub amusante pour mousser son recrutement en misant sur la langue. Dans cette pub, on aperçoit furtivement deux étudiants s’échanger la leur.

La scène est tellement brève qu’il faut quasiment la regarder deux fois pour la voir une fois! Zut!

Mais certaines personnes ont trouvé quelque peu choquant ce geste pourtant plus pudibond que langoureux, et certainement plus chaste que copulatif! Du moins, selon les «standards» occidentaux.

Les critiques allaient dans tous les sens: ça peut nuire à l’image de l’Université, ce n’est pas la place pour ça, ce n’est pas assez sérieux, et autres banalités.

Vous me direz que c’est ça, la liberté d’expression: bitcher contre un french-kiss.

Eh! bien non! Je ne crois pas que la liberté d’expression puisse consister à exiger de ne pas montrer deux personnes qui s’embrassent sous prétexte que ça pourrait déranger des personnes qui n’apprécient pas voir deux personnes s’embrasser!

Ce serait même le contraire de la liberté d’expression.

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Je n’aime vraiment pas ces régurgitations épisodiques de rectitude politique en train de nous transformer, veut, veut pas, en une société de névrosés du XXIe siècle!

Cette exaltation d’une sorte de surmoi collectif puise dans un puritanisme rétrograde épeurant.

Petit à petit, une censure à la fois, ces sursauts de tartufferie nous jouent des tours: ils nous font avancer de reculons!

On censure un mot, on censure un geste, on censure une image, on censure une idée, on censure une personne; ensuite, on censure un groupe, puis une communauté, et puis on se retrouve à tout censurer, à vivre de peur, de méfiance, de mépris, d’hypocrisie, exactement comme ça se passe dans certains pays où n’existe pas la liberté d’embrasser qui l’on veut, ni la liberté de penser, ni la liberté de le dire, ni même la liberté tout court.

À moins de tout faire ça en cachette.

Est-ce vraiment ce qu’on cherche, ici: recommencer à vivre en cachette?

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Dans les critiques que j’ai lues au sujet de la pub universitaire, il y avait aussi la catégorie: «maudit journal, itou, qui cherche juste à foutre le bordel en faisant une nouvelle avec ça».

Et de reprocher du même souffle au journal d’avoir aussi fait écho, dans ses colonnes, aux controverses qui ont ébranlé la superbe de l’Université de Moncton depuis quelques années.

Bref: on reproche au journal de faire son boulot!

Encore ce mozusse de surmoi qui voudrait qu’on «cache» aux autres que l’Acadie a elle aussi des problèmes, que l’Acadie n’est pas aussi parfaite qu’elle voudrait le faire croire.

Se pourrait-il que certains aiment qu’on les imagine comme de joyeux lurons carnavalesques, alors qu’en réalité ils se promènent avec un scapulaire dans leur culotte?

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Enfin, dans la tourmente du Charlie Hebdo, j’ai critiqué certaines institutions phares de l’Acadie – nommément, la SNA et la SANB – parce qu’elles avaient omis de publier un communiqué de presse exprimant leurs sympathies devant la tuerie au Charlie Hebdo.

Vous aurez compris que ce n’était pas aux personnes de René Léger et Jeanne d’Arc Gaudet en soi que s’adressaient mes critiques, mais bien à la fonction qu’ils assument. Il n’y a rien de personnel là-dedans.

La raison de ma critique de la semaine passée est très simple: les organismes qui ont pour mandat de parler, justement, au nom de l’Acadie doivent développer le réflexe de communiquer leurs réactions de manière publique et officielle – notamment par voie de communiqués de presse – dans tous ces moments imprévus et imprévisibles qui touchent la vie de la communauté acadienne.

Oui, développer un réflexe de transparence. Parce que communiquer, c’est partager l’information. Et partager l’information, c’est offrir à l’autre l’option de la liberté. SA liberté.

Et la liberté, c’est le dénominateur commun de tout ce dont j’ai parlé aujourd’hui.

Ça devrait également être le dénominateur commun de l’humanité. Hélas, on a encore un bout de chemin à faire.

Han, Madame?