La neige qui ne tombe pas

Dimanche, le maire de New York avait sorti ses trémolos angoissés des grands jours de cataclysme pour annoncer, d’un ton prophétique, la tempête du siècle à venir. Ne manquaient que les trompettes de l’Apocalypse.

À l’entendre, cette tempête était possiblement la plus colérique que les États-Unis connaîtraient depuis celle du Créateur qui a chassé du paradis terrestre papi Adam et sa concubine, une dénommée Ève, parce qu’elle refusait de lui donner la recette de sa fameuse tarte aux pommes américaine.

Évidemment, devant cette tempête devenue historique avant même d’avoir eu lieu, CNN n’allait pas rater l’occasion d’étaler ses prouesses infographiques et «journalistiques».

Et c’est pourquoi, lundi, ses amuseurs publics – aussi appelés: reporters professionnels – se sont livrés à une surenchère d’adjectifs absolus et de superlatifs de plus en plus grotesques à mesure que s’approchait de cette Amérique si orgueilleuse de sa devise «In God We Trust», la preuve de son existence: «An Act of God»!

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«Si vous devez sortir en voiture, même pour une course de dix minutes, faites le plein d’essence et téléphonez à un proche pour le lui dire», implorait un reporter. Même les sans-abris étaient priés de rentrer à la maison. C’est tout dire!

«Plus de 600 nuages de neige se sont massivement installés au-dessus de la côte est américaine», pupulait sa consœur hystérique apparemment juchée sur une immense motte de neige de… six pouces de haut. À moins que ce ne fussent des talons aiguilles.

Elle a dû faire pas mal d’overtime pour compter tous ces nuages. Et c’est dans ce contexte à grand déploiement de métaphores effrayantes et d’effets spéciaux météorologiques, aussi kafkaïens que hollywoodiens, qu’on annonça la fermeture de tout ce qui s’ouvre!

Excepté les grandes gueules, ai-je pu comprendre.

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Finalement, comme vous êtes en mesure de le constater, la ville de New York n’a pas été rayée de la carte. La fin du monde n’a pas eu lieu.

Pour paraphraser le fameux dicton: a Big Apple a day keeps the blizzard away!

Et l’on pourra encore aller croquer dans la Grosse Pomme quand on en aura envie.

Certes, cette énième bourde médiatique sera vite oubliée, sauf par les Américains habitants plus au nord et qui auront connu, eux, et connaissent encore!, la vraie rigueur de la tempête.

Entre-temps, CNN est subrepticement passé du mode impératif au conditionnel… Et puis, y a tellement de commanditaires qui veulent se faire voir.

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Et tandis que la planète CNN s’énervait pour un événement qui ne s’était toujours pas produit, un astéroïde de 500 mètres de largeur a croisé la Terre, à 1,2 million de kilomètres de nous. À peine trois fois la distance de la lune!

Elle nous a frôlés de si près que j’ai même senti un courant d’air quand elle est passée au-dessus de chez moi!

Et pas un mot de CNN.

On dirait qu’on ne sait plus faire la différence entre l’urgence d’empocher du fric en s’inventant des fins du monde médiatiques et la nécessité d’observer l’insidieuse fin du monde qui se profile à l’horizon, rôdant, tel un filou, dans le silence sidéral, sous nos yeux fermés pour cause de tempête appréhendée.

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Tout ça m’a fait prendre conscience, une fois de plus, que l’humanité carbure plus que jamais à l’adrénaline. Ça nous prend des malheurs, des calamités, des drames, des tragédies, des catastrophes, des cataclysmes, des épidémies, des désastres, pour nous donner le sentiment d’être encore en vie. Et encore faut-il le voir à la télé pour nous convaincre que nous sommes bel et bien vivants.

Et entre deux fatalités mortifères, on s’envoie en l’air: on s’amuse, on rigole, on danse, on joue aux fesses.

Ce n’est pas sans raison que l’humour est devenu si omniprésent dans notre vie quotidienne. Ce qui fait des humoristes de tout acabit une sorte de nouveaux notables auprès de qui on peut toujours se référer pour savoir où l’on en est, et où l’on s’en va.

Les idioties qu’ils nous serviront, entre deux jurons, en guise de vision du présent et de l’avenir nous conforteront dans notre passivité critique et spirituelle. Et on n’en demande pas plus.

Tout simplement parce que dire des choses sérieuses en les enrubannant de facéties ça fait mieux passer le message, selon le vieil adage qui veut qu’on attire plus de mouches avec du miel qu’avec du vinaigre.

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Justement, au moment où j’écris ces lignes, une journaliste du RDI a pris un accent balsamique pour nous expliquer, maquettes infographiques à l’appui, la disposition des bâtiments dans le camp de concentration d’Auschwitz dont on commémorait, hier, le 70e anniversaire de la libération.

Non seulement on vit sur une adrénaline dont les racines s’abreuvent à une fatalité mortifère, mais quand on en manque, on ressort les vieux albums de photos. Pour maintenir sinon le drame, du moins l’esprit du drame. En répétant le faux mantra: plus jamais la guerre, plus jamais la guerre, plus jamais.

Et pendant que nous nous épanchons publiquement sur ces souvenirs en attisant notre vieux fond de culpabilité chrétienne – à la recherche d’une rédemption qui ne viendra que lorsque seront décédées toutes les générations qui vivaient au moment de cette épouvantable atrocité nazi –, sous d’autres cieux, d’autres fous furieux sont en train de commettre des ignominies du même genre.

Pensons à Boko Haram, cette organisation islamiste extrémiste du Nigeria qui, au moment de l’attentat du Charlie Hebdo, s’occupait à trucider quelques milliers d’innocents civils au nord du pays, hommes, femmes et enfants, pour faire prévaloir sa funeste autorité. Dans l’indifférence quasi générale de l’Occident.

Pensons aux plus de 125 écoliers lâchement tués, en décembre dernier, par des sans-génie du Mouvement des talibans du Pakistan, aussi cinglés que les détraqués de Boko Haram! Et aussi dangereux.

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Pleurons, pleurons, mes frères, mes sœurs.

Non, rions, rions, rions!

Non, feuilletons de vieux albums souvenirs.

 Non, allons pelleter la neige qui ne tombe pas. Ce sera plus utile.

Han, Madame?