Birmanie: nouvelle victoire des militaires

Mercredi dernier, la Birmanie a annoncé la date des prochaines élections législatives, autrefois considérées comme le véritable avènement de la démocratie au pays, soit le 8 novembre prochain. Mais c’est une partie gagnée d’avance pour les généraux birmans, qui sortiront certainement vainqueurs de l’exercice, encore une fois.

Le parti fondé pour appuyer les militaires, le Parti de la solidarité et du développement de l’Union, ne risque pas de remporter une majorité de sièges au nouveau parlement; au contraire, il en récoltera probablement très peu. Toutefois, comme le veut la Constitution de 2008, rédigée par la junte, les officiers de l’armée en service conserveront 25 % des sièges, ce qui suffira à leur assurer le pouvoir.

Le porte-parole du président birman, l’ancien général Thein Sein, a tenté de donner une allure positive à cette situation le mois dernier: «Dans le passé, l’armée assurait la totalité du contrôle sur le pays, a-t-il dit au journaliste Peter Popham du quotidien The Independent. Aujourd’hui, elle n’en assure plus que 25 %.»

Mais il a tort: l’armée exerce toujours un plein pouvoir sur le pays.

Ces officiers militaires, qui portent leur uniforme au parlement et qui votent en bloc conformément aux décrets de l’état-major, continueront de dominer le paysage politique, pour la bonne raison qu’une proportion de 25 % suffit à bloquer toute modification à la Constitution, selon le document élaboré par la junte en 2008.

S’ils n’arrivent pas à trouver ou à soudoyer suffisamment d’alliés pour obtenir la majorité nécessaire à l’adoption de leurs lois, ils pourront se rabattre sur cette même Constitution, qui leur permet de suspendre un gouvernement et de s’approprier le pouvoir quand bon leur semble. Ou du moins, chaque fois qu’ils pressentent une menace pour la sécurité, ce que les militaires font d’habitude assez bien.

Il y a un peu plus de deux semaines, les partis civils au parlement ont tenté de faire amender les articles de la Constitution à cet égard, de même que celui selon lequel la lauréate du prix Nobel de la paix Aung San Suu Kyi,  la «Nelson Mandela» de la Birmanie, ne peut devenir présidente. (Elle a deux fils qui possèdent la nationalité britannique, et la Constitution interdit l’accès à la gouvernance aux candidats qui ont des liens à l’étranger). Les militaires n’ont eu qu’à opposer leur minorité de blocage pour empêcher tout changement.

Aung San Suu Kyi avait jusqu’à samedi pour décider si son parti, la Ligue nationale pour la démocratie, participerait aux élections de novembre ou s’il les boycotterait, comme en 2010. Un choix qui devait être assez facile, en principe. En effet, la Ligue pourrait bien remporter une majorité à l’automne, mais malgré une victoire de son parti, Suu Kyi ne pourrait accéder à la présidence, et un gouvernement formé de la LND évoluerait sous la menace constante des généraux, qui, si leurs privilèges sont remis en cause, pourraient suspendre le gouvernement.

L’an dernier, lorsqu’on lui a demandé, lors d’une conférence de presse, comment se portait le projet démocratique en Birmanie, la femme politique a répondu qu’il était «paralysé». Lors d’une entrevue en avril, elle a rejeté le blâme sur les pays qui autrefois l’appuyaient: «J’aimerais simplement vous rappeler que je dis depuis 2012 qu’un peu de scepticisme rationnel ferait un grand bien, et que trop de nos alliés occidentaux affichent un optimisme excessif quant au processus de démocratisation ici.»

Il faut bien avouer que la seule promesse de la démocratisation a suffi à mettre fin aux sanctions occidentales de longue date qui pesaient contre le pays et à inonder celui-ci d’investissements étrangers. Après cinquante ans de dictature militaire (pendant laquelle les soldats se sont vastement enrichis), la Birmanie est devenue le pays le plus pauvre d’Asie du Sud-Est – alors qu’à une certaine époque, elle en était le plus riche. En revanche, elle possède d’énormes quantités de ressources naturelles pour la plupart non exploitées.

Les investisseurs se sont donc mis à affluer, et l’économie est en pleine transformation, même si les militaires sont toujours au pouvoir dans les faits. Or Aung San Suu Kyi a elle aussi commis de graves erreurs. Elle a cru à la promesse du général et a pris part aux élections partielles de 2011; elle a même obtenu une place au sein du parlement. La «Dame de Rangoun» était sans aucun doute consciente qu’elle prenait alors un pari… et elle l’a perdu, malheureusement.

Aujourd’hui, Suu Kyi n’a d’autre alternative que de s’engager dans la même voie qu’en 2011, c’est-à-dire participer aux élections de novembre en dépit de toutes les restrictions sur le pouvoir civil, et travailler à changer un système politique conçu par l’armée, auquel elle prête une certaine crédibilité en acceptant de s’y conformer.

Aung San Suu Kyi était autrefois un leader d’une grande stature morale. Un symbole. Mais voilà qu’elle s’est convertie en politicienne pragmatique, qui doit maintenant se salir les mains. Ce ne peut être un sentiment plaisant. Pourtant, une telle situation était plutôt inévitable afin de progresser vers la démocratisation du pays. Et la Birmanie a effectivement connue sa part de progrès grâce à Suu Kyi. Les militaires ont répliqué, sans surprise. Ils n’ont jamais cru que la secrétaire générale de la LND était leur alliée.

Il y a déjà un demi-siècle que l’armée birmane est à la tête du pays, et elle parvenue à bien se débrouiller à l’extérieur de ses frontières. Mais si les militaires viennent tout juste de gagner une bataille, Aung San Suu Kyi demeure tout de même dans la course. La Birmanie change: les influences étrangères, les nouveaux investissements, et la liberté accrue de la presse créent de nouvelles dynamiques au sein de la société. Tout n’est pas joué.