L’incroyable histoire de Gamaliel Smethurst

Le mauvais sort qui s’abat sur la Nouvelle-France et l’Acadie fait en sorte que la baie des Chaleurs devient, après la chute de Québec et celle de Montréal, le dernier endroit où Français et Anglais tentent de s’arracher le territoire nord-américain. Les Anglais remportent cet affrontement, non sans recevoir une résistance impressionnante de la part des Acadiens devenus corsaires et de leurs traditionnels alliés mi’kmaq. C’est dans cette atmosphère pour le moins belliqueuse que survient l’aventure incroyable de Gamaliel Smethurst, à l’automne 1761.

Smethurst est un marchand anglais qui reçoit en 1760, du gouverneur Murray de Québec, la permission de faire commerce avec les Mi’kmaq et les Acadiens de la baie des Chaleurs. Il installe un poste de traite à Nipisiguit (Bathurst) à partir duquel il transige avec les populations acadiennes et autochtones qui, de Port-Daniel jusqu’à Ristigouche, et de Nipisiguit jusqu’à Caraquet, tentent de survivre. Il achète du poisson et de la fourrure en échange de couvertures de laine, vêtements, casseroles, sel et autres commodités nécessaires dans un territoire si isolé.

Le 29 octobre 1761, Smethurst débarque à Nipisiguit au moment même où le capitaine Roderick McKenzie emprisonne 200 Acadiens et les disperse dans différents endroits de la Nouvelle-Écosse. Notre marchand est furieux, puisque ces purges lui enlèvent des clients et limitent ses possibilités d’exporter ses produits. Pire, alors qu’il est sur la terre ferme, son bateau est attaqué par des corsaires acadiens. Le capitaine prend la fuite, abandonnant son propriétaire à Nipisiguit, seul chez les Mi’kmaq, avec une malle remplie de produits, mais sans moyens de quitter cette contrée à tout le moins hostile aux Anglais!

Smethurst, qui écrit un journal (qu’il publiera plus tard) se demande comment il pourra s’en retourner au fort Cumberland (situé près de la frontière actuelle du Nouveau-Brunswick et de la Nouvelle-Écosse) où il pourra, croit-il, retrouver son bateau et son capitaine. Il prend alors contact avec Charles Dugas, un réfugié acadien qu’il connaît et qui tentera de lui organiser un voyage vers Caraquet, d’où il pense pouvoir se rendre au fort Cumberland. Charles Dugas ne réussit pas à l’aider, mais Smethurst sera finalement conduit à Caraquet par des Français de Port-Daniel, que l’historien W.F. Ganong identifie possiblement comme les marins du capitaine Saint-Simon.

À Caraquet, il rencontre Gabriel Giraud, dit Saint-Jean, avec qui il a déjà fait affaire. Ce Français qui est marié à une Mi’kmaq, et qui habite Caraquet depuis plus de 50 ans, a un fils, Jean-Baptiste, qui lui aussi est marié à une autochtone. Les Giraud lui disent que les Mi’kmaq de Pokemouche pourront le conduire à destination. Ils amènent Smethurst au campement mi’kmaq de Pokemouche, où se trouve une dizaine de wigwams. Le chef Étienne Abchabo a signé en juin de la même année un traité d’amitié avec le gouverneur de la Nouvelle-Écosse. Smethurst est quelque peu terrorisé par cette rencontre et cache un pistolet sous ses vêtements.

De façon astucieuse, il offre un cadeau à l’épouse du chef en guise d’introduction, ce qui, de toute évidence, produit l’effet escompté. À partir de ce moment, la pression diminue. Le chef s’engage dans une conversation durant laquelle, à l’aide d’un interprète, il explique au marchand anglais qu’à peine trois mois après avoir signé un traité de paix avec les Anglais, ceux-ci les ont trahis. Il s’offusque du fait que les Anglais leur ont dit que la paix était signée avec les Français, alors que ce n’est pas le cas. Smethurst est impressionné par la justesse de l’analyse politique d’Abchabo. Celui-ci mentionne qu’avec la perte de Québec et de Montréal, la fondation d’Halifax, et l’acquisition de New York par les Anglais, les membres de la communauté mi’kmaq n’ont plus personne pour les protéger.

Le chef Abchabo accepte que deux membres de sa bande guident Smethurst vers le fort Cumberland. On est maintenant le 9 novembre et l’hiver commence à poindre, ce qui inquiète au plus haut point notre marchand. Il se rend à Miramichi où ils rencontrent les autochtones de Burnt Church. Il y croise Joseph Beausoleil Broussard, ce héros de la résistance acadienne qui se rendra plus tard en Louisiane. Smethurst abandonne alors ses guides mi’kmaq pour des Acadiens, reprenant le difficile trajet qui passe par Richibouctou, Bouctouche et Shediac. Après un périple de six semaines en pays sauvage, Smethurst retrouvera son capitaine ainsi que son navire au fort Cumberland. Le captivant récit de Smethurst nous offre une des rares descriptions de la côte est du Nouveau-Brunswick au moment où ce territoire s’apprête à devenir d’une façon définitive la nouvelle Acadie.

Le journal de Smethurst est disponible sur internet ou encore dans la revue de la New Brunswick Historical Society, publiée en 1905.

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