Je passe la main!

Entonnez un Te Deum! Je serai en congé deux longues semaines et vous pourrez – enfin! – vous reposer les côtés de la tête. Ma sainte tante Anita, qui me reprochait si souvent de trop «raisonner», aurait été très fière, elle, d’apprendre que je prenais une pause! Mais j’avoue que je ne pars pas sans un pincement au cœur.

J’espère que l’Acadie sera encore là, à mon retour. Car, oui, je m’inquiète pour l’Acadie. Ai-je raison de m’inquiéter?

Ai-je raison de m’inquiéter pour l’Acadie qui exultait lors de l’élection de Brian Gallant comme si elle venait de gagner le jackpot, et qui déchante en silence depuis qu’elle a constaté que le jackpot s’est révélé pas mal moins gros qu’elle ne le pensait si l’on se fie aux falles basses collectives aperçues après le premier budget de ce gouvernement?

Ai-je raison de m’inquiéter pour l’Acadie tremblotante qui, après avoir élu une chorale au complet de députés francophones, est aujourd’hui obligée de se justifier, au sujet des services de garderies homogènes, d’autobus scolaires ou de foyers de soins en français, et qui doit carrément s’excuser de vouloir vivre en français?
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Ai-je raison de m’inquiéter pour l’Acadie en émergence, celle de la jeunesse francophone qui se croit imperméable à l’assimilation et qui croit tellement dans la beauté du «bilinguisme à sens unique» qu’elle se parle elle-même en anglais, filant à toute allure sur un nowhere dans le no man’s land de sa culture historique et politique récente?

Ai-je raison de m’inquiéter pour l’Acadie qui – tout en se gargarisant dans les discours officiels de sa présence française au monde – s’affiche en anglais avec délectation sur les réseaux sociaux pour bien montrer (aux anglophones, doit-on conclure, aussi virtuels puissent-ils être) que ces grands sparages «francofun», c’est surtout utile lors des distributions de subventions pour cause de minorité linguistique?
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Ai-je raison de m’inquiéter pour l’Acadie qui ne dit pas un mot devant la crise qui menace la survie de la SANB, organisme fondé il y a 40 ans pour la défense des droits linguistiques des francophones de la province, et qu’on laisse aujourd’hui couler au large sans lever le petit doigt?

Ai-je raison de m’inquiéter pour l’Acadie quand les organismes qui composent le volet «institutions» de la SANB croient légitime, après avoir envoyé au front un représentant intransigeant susceptible d’asséner un coup fatal à l’organisme-mère, de s’évaporer dans la nature, comme des marmottes, se délestant ainsi de leur responsabilité morale et communautaire comme si de rien n’était?

Est-ce moi seulement qui se demande si l’Acadie joue aux fameux trois petits singes chinois qui ne voient rien, n’entendent rien, ne disent rien?

Je vais réfléchir à tout ça, promis.
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LA PLACE GÉRALD-LEBLANC

 

Vous savez peut-être déjà qu’un groupe de disciples du poète a lancé l’idée de rebaptiser un bout de ruelle insignifiante, la Robinson Court, à Moncton, en l’honneur de Gérald. Le conseil municipal de Moncton vient de repousser ce débat au mois de septembre.

Car, il faut bien l’admettre, cela ne fait pas l’affaire de tout le monde. Gérald était bien bon et bien fin, mais ce n’était après tout qu’un poète! De là à déloger un notable dont le nom est, paraît-il, gravé ad vitam aeternam dans les Grandes Annales Célestes honorant la mémoire des «pioneers» de Moncton, il y a un pas à franchir. Que dis-je: un gouffre!

Depuis le début de cette affaire, j’ai beau me faire aller les babines pour poser une question bien simple à ce sujet, aucun disciple ne s’est risqué à répondre. Je la repose: croyez-vous sincèrement qu’un bout de ruelle, c’est ce que la ville de Moncton pourrait trouver de mieux pour honorer la mémoire de ce grand chantre de la monctonnitude?

Motus et bouche cousue. Ou comme on dit là-bas: mum’s the word!
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Pourquoi ne pas regarder ailleurs pour trouver plus gros, plus beau?

Pourquoi pas l’espace devant l’édifice l’Assomption, les deux symboles de la finance et de la religion que Gérald a pris tant de plaisir à décrier au début des années 1970? Ou pourquoi pas une place Gérald-Leblanc sur le parvis de l’hôtel de ville, pour saluer la contribution de Gérald à la renommée de cette ville dans la Francophonie? Sans compter que ça ne délogerait aucun «pioneer».

Surtout que la ville est maintenant officiellement bilingue et que son maire anglophone porte même un nom français! Yes we can!, comme dirait le président américain Bracko Bama!
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Mais au cas où même ça, ce serait trop stressant, pourquoi ne pas carrément renommer la rue Main, la rue Gérald-Leblanc?

C’est bien joli une rue Main, pourtant je suis convaincu que tous les francophones se demandent: ciel, mais de quelle Main s’agit-il?

La main gauche? La main droite? La main de Dieu? La main dans le sac? La main baladeuse? La main de fer dans un gant de velours? La main de Fatima? La main à la pâte? La main qui nourrit? La main mise? La main au collet? La main verte? La dernière main?

Même ça, je mettrais ma main au feu que ça ne passerait pas! À moins qu’on puisse forcer la main au conseil municipal! Mais qui dit jeux de mains, dit jeux de vilains!

Oui, je sais que je n’y vais pas de main morte. C’est pourquoi je passe la main pour deux semaines.

Si Dieu et le journal le veulent, je serai de retour le 12 août, tout adonisé, fin prêt pour fêter avec vous la fois que la sainte vierge a flyé tout drette au ciel, sans même passer Go pour collecter 200 piasses! Yéé!

Beaucoup de questions aujourd’hui dans cette chronique, mais une certitude: le pouvoir, ce n’est pas une question de langue, c’est une question de jambes!

Faut commencer par se tenir debout, peu importe la langue qu’on parle! Exactement comme la sainte vierge a fait avant de flyer au paradis!

Sur ce, adieu, mon Réal! Ce fut ben plaisant!