Syrie: la Russie à la rescousse?

Tout récemment, le secrétaire d’État américain, John Kerry, a téléphoné au ministre des Affaires étrangères russe, Sergei Lavrov, pour l’avertir qu’il ne devait pas «aggraver le conflit» syrien en augmentant son aide militaire à Damas. Il lui a dit que les actions de son gouvernement pourraient «entraîner davantage de pertes de vies humaines innocentes, augmenter le flux de réfugiés et provoquer un affrontement avec la coalition contre le groupe État islamique en Syrie».

Les Russes ont envoyé une équipe militaire de pointe dans la capitale syrienne – le genre qu’on déploie pour préparer l’arrivée d’une force militaire d’une tout autre envergure. Ils ont également mis un centre de contrôle du trafic aérien à la disposition d’une base aérienne syrienne. Tout semble bel et bien en place pour que soit organisé le sauvetage du régime du président Bachar el-Assad.

Au cours de la guerre civile syrienne, qui sévit depuis quatre ans déjà, Moscou a offert un appui diplomatique et financier à Assad, de même qu’une certaine quantité d’armes. Mais il en faut plus pour sauver le président syrien aujourd’hui: l’envoi d’armes lourdes par voie aérienne est impératif, mais un soutien aérien russe concret pourrait être nécessaire aux troupes syriennes épuisées.

Depuis qu’ils se sont emparés de la ville de Palmyre, au centre de la Syrie, les extrémistes du groupe armé État islamique, ou ISIL (acronyme anglais mis pour État islamique en Irak et au Levant) comme le désigne le secrétaire d’État américain, avancent de manière constante vers l’ouest. Ils ne sont plus qu’à quelque 30 km de l’autoroute M5, qui relie Damas aux autres parties du pays encore sous contrôle gouvernemental.

Si les djihadistes parviennent à bloquer l’autoroute M5, ce sera le signe de la chute imminente du régime syrien. Alors, la moitié des citoyens vivant toujours dans des zones détenues par le gouvernement (soit environ 17 millions de personnes) pourrait paniquer et tenter elle aussi d’échapper au conflit.

Parmi ces réfugiés potentiels se trouvent cinq millions de Syriens appartenant à des minorités religieuses (chrétienne, alaouite et druze), mais aussi des millions de sunnites qui ont servi le gouvernement syrien et son armée. Imaginons donc que de quatre à cinq millions de migrants viennent s’ajouter aux quatre millions qui ont déjà fui le pays: la Syrie entière tomberait alors aux mains des terroristes.

Voilà ce que la Russie pressent et voilà ce qu’elle pourrait être disposée à arrêter. Lorsqu’on lui a demandé s’il comptait intervenir directement dans le conflit syrien, Vladimir Poutine s’est contenté de répondre que la question était «prématurée». Personne n’est friand du régime de Bachar el-Assad – pas même les Russes –, mais en assurer la survie constitue le seul moyen d’éviter une victoire islamique.

La plupart des opposants «modérés» au régime du président syrien ont quitté le pays depuis de nombreuses années, incapables de rivaliser avec les djihadistes sur le plan des armes, des ressources financières ou de la terreur. L’idée selon laquelle les États-Unis peuvent encore mettre sur pied une «troisième force» capable de défaire à la fois le groupe ÉI et les troupes de Bachar el-Assad est une façon honteuse de tenter de se sauver la face.

Moscou a usé de diplomatie pour empêcher l’administration Obama de se nuire lorsqu’elle s’apprêtait à bombarder les troupes du président syrien il y a deux ans. Cette fois, pourtant, le seul moyen pour la Russie d’éviter la catastrophe est d’envoyer ses forces aériennes au combat – et peut-être même ses propres hommes sur le terrain.

Si la Russie passe à l’action, il sera intéressant de voir si les États-Unis la laisseront faire un travail qu’ils jugent trop fastidieux, ou s’ils se rangeront plutôt du côté de leurs alliés turcs et saoudiens en «s’opposant» à l’intervention russe.

Puisque la Maison-Blanche n’a pas de stratégie cohérente en la matière, il est impossible de prédire comment elle réagira. Peu importe ce qu’en pense John Kerry.