De tout et de rien: Jouer au hamster

Contrairement à bien des gens, la longue durée de la campagne électorale me plaît. Parce que l’intensité médiatique du moment force les formations politiques, et surtout leurs chefs, à articuler plus clairement les objectifs qu’ils visent. Et nous offre amplement le temps d’y réfléchir en parallèle.

Quand on leur demande pourquoi ils sont en politique, ces chefs répondent généralement que c’est pour servir. Servir leurs compatriotes. Servir leur pays.

Ils vous diront aussi que c’est pour assurer notre développement, notre prospérité, notre sécurité, notre avenir collectif. Selon l’air du temps, ils feront semblant de croire que leur priorité c’est l’économie, ou la sécurité, ou la santé, ou l’éducation, ou tout autre sujet qui retient notre attention (en fait: qui retient l’attention des médias qui, eux, décident que ça retient notre attention).

Les chefs les plus ratoureux ajouteront qu’ils veulent se battre pour la famille, la classe moyenne, les chômeurs, les aînés, les moins nantis, et l’avenir de nos enfants. Ça, l’avenir de nos enfants, il ne faut jamais oublier de le mentionner en ânonnant un discours politique en campagne électorale, car c’est supposé donner l’impression que le chef en question a une vision.

«Wow! I’ pense à l’avenir de nos enfants, lui, là, là. Holé qu’i’ voit loin! Donc i’ doit être bon!»

Mais non. Il ne pense pas à l’avenir de nos enfants, il pense à son avenir à lui. Ce n’est pas un prophète, Chose, c’est un politicien!

Et son avenir à lui commencera dans deux semaines à peine, quand on tracera une petite croix sur notre bulletin de vote. Ou bien on lui indiquera la sortie par la porte d’en arrière, ou bien on lui ouvrira toute grande la porte d’en avant.

Nos enfants, et les enfants de nos enfants, et les enfants des enfants de nos enfants, quand ils seront en âge de voter, il y a fort à parier que le chef en question aura déjà raccroché ses patins.

Mais libre à nous de le croire sur parole. Après tout, il faut bien que la crédulité serve à quelque chose.
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Finalement, on base souvent notre choix électoral sur des a priori qu’on n’ose pas toujours avouer. Ou qu’on ne sait pas toujours reconnaître. Un bon bleu foncé trouvera tous les défauts du monde à un chef libéral, même si ce dernier dit des choses sensées. Un bloquiste pur et dur trouvera justification de son option politique à tout accroc linguistique d’un chef fédéraliste. Un idéologue néo-démocrate justifiera son choix en réaction à tout chef politique qui fait montre de pragmatisme politique.

Fi de l’esprit critique! Ce qui compte le plus, c’est d’être convaincu d’avoir raison de penser que ce que l’on croit est plus vrai que la vérité brandie par son voisin.

Mais qu’arrive-t-il si l’on partage la position d’un parti sur un sujet et la position d’une formation différente sur un autre sujet? Par exemple: si l’on est en faveur du niqab, comme les libéraux, mais contre la menace des déficits qu’ils nous promettent?

Comment voter si l’on est, à la manière des conservateurs, en faveur d’une intervention musclée contre le groupe État islamique, mais que l’on appuie l’ouverture libérale face aux réfugiés?

Que faire si l’on souhaite l’abolition du sénat, telle que proposée par les néodémocrates, mais que l’on soit en faveur de la construction d’un oléoduc vers l’est du pays comme les bleus?

Ou si l’on est pour la souveraineté, comme le souhaite le Bloc, mais également en faveur du niqab auquel ce parti s’oppose?

Certes, il nous reste encore presque deux semaines de réflexion, dans la cacophonie des sondages qui se multiplient; les sondeurs croyant sans doute nous aider en nous jetant sans vergogne à la figure des chiffres qui, au mieux, ajoutent à la confusion parce qu’ils sont identiques et, au pire, en rajoutent parce qu’ils sont contradictoires!
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Autre question crunch: mais quel est l’enjeu de cette élection au juste?

La réponse habituelle et simpliste à cette question qui revient à chaque élection: l’économie. Je crois que le mot «économie» est le plus gigantesque mot-valise jamais conçu.

On peut tout jeter dans cette valise: politiques étrangères, visées énergétiques, programmes sociaux, projets d’infrastructures, éducation des enfants, développement culturel, alouette.

Mon petit doigt me dit que le mot «économie» s’est insidieusement glissé dans la peau du mot «politique». Je parle de la politique au sens noble, quand elle présidait à l’articulation des affaires de la Cité, aménageant ou tentant d’aménager un espace démocratique pour le bien commun.

On n’en est plus là. Aujourd’hui on fait tout passer dans le moulin à viande de l’économie: doléances, ambitions, rêves, création, émancipation, libre arbitre, équité, justice, et même les libertés.

Le kaléidoscope humaniste où scintillaient nos désidératas, nos désirs collectifs, a été remisé au grenier des vieux gugusses archaïques. Ce qui focalise toute l’attention: ça coûte combien et qui paye? Ça rapporte combien et qui empoche? L’humanisme a cédé le pas à l’algorithme boursier.

Notez que ça évite de penser. D’exercer un esprit critique. Ouf. On l’a échappé belle.
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Sinon, il nous faudrait tenter d’expliquer pourquoi, depuis le début de la campagne, tous les dix jours environ, on annonce que telle nouvelle controverse constitue LE moment tournant de la campagne: notamment, l’affaire Duffy, la fausse-vraie récession, les déficits annoncés, les migrants bienvenus-refoulés, le niqab avant-pendant-ou-après, et maintenant le traité de libre-échange transpacifique.

Soyons confiants. Nul doute que d’ici la fin de la campagne un autre beau «tournant» nous tombera dessus par enchantement médiatique. Avec cette succession de tournants de campagne, on finit par se sentir comme un hamster dans sa roue, tournant à vide, croyant avancer alors qu’il fait du surplace.

S’il comprenait qu’il ne va nulle part, le hamster s’arrêterait, lui.

Pourquoi ne pas profiter de notre intelligence, nous, pour nous interroger sur le sens d’une élection qui tourne à vide? Pour nous demander si c’est bien là, nulle part, que nous voulons aller?

À moins de vouloir jouer au hamster dans une roue de la Fortune.

Han, Madame?