Vive le Feng shui!

Selon tous nos politiciens, l’avantage premier des Canadiens, c’est que le Canada est le meilleur pays au monde. Alors, on ne devrait pas désespérer d’un changement de régime à Ottawa, mais plutôt s’en réjouir. En fait, c’est du Feng shui!

Comme me l’a dit ma cousine Wikipédia, «le Feng shui est un art millénaire d’origine chinoise qui a pour but d’harmoniser l’énergie environnementale d’un lieu de manière à favoriser la santé, le bien-être et la prospérité de ses occupants.»

Bref: on change les meubles de place dans la maison, pis on a l’impression d’avoir déménagé! Ça coûte pas cher, pis ça fait du bien.

Justin Trudeau mérite amplement la majorité qu’il a obtenue. Majorité de plus de 180 sièges que j’avais prévue, je le confesse humblement mais fièrement, le mardi 13 octobre à 17 heures 32 précises. Je peux l’affirmer parce que j’ai téléphoné à des amis pour leur transmettre cette info qui m’est venue un peu comme un message céleste.

Même que dans ma dernière chronique, j’avais conclu une phrase ainsi: «chez Justin Trudeau, ce qui semblait de la légèreté était peut-être le signe d’une flexibilité politique qui se révèlera plus efficace pour gagner une élection!»

En fait, dans mon premier jet, j’avais écrit «une élection majoritaire», mais j’ai eu peur que mes patrons se disent «Y est encore plus fou qu’on pensait», alors j’ai enlevé le mot «majoritaire». Je ne vous raconte cela que pour ajouter aux archives de la petite histoire et pour vous annoncer que j’ouvre une clinique de lecture de feuilles de thé. Apportez vos poches.
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Au cours des prochains jours, les journalistes, chroniqueurs, commentateurs, analystes et ti-Jo-connaissants vont vous expliquer pourquoi et comment cette élection s’est terminée de la sorte.

Ils vont évoquer tous les sujets que les médias nous auront servis comme amuse-gueules pendant la campagne.

Je pense que les intentions des électeurs sont du même type que le fait de se déplacer pour aller déposer son bulletin dans l’urne: c’est secret. Il m’est arrivé de me décider dans l’isoloir, un peu comme on joue à pile ou face, et de le faire rapidement pour éviter que les scrutateurs commencent à trouver louche que je puisse prendre trop de temps dans l’isoloir.

Tenez. J’ai un ami souverainiste qui a consenti des efforts pour faire élire le député libéral de sa circonscription tout simplement parce que ce dernier pouvait battre le néodémocrate, car cet ami ne peut blairer Mulcair. Assuré de la victoire de ce candidat libéral, il a pu, le jour de l’élection, se permettre de perdre son vote en appuyant le Bloc!

Nos motivations intrinsèques sont mystérieuses, et il me plaît beaucoup qu’il en soit ainsi. Il me semble que ça donne une forme de noblesse à ce geste solennel que l’on n’a pas l’occasion de poser si souvent.
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En ce qui a trait aux raisons qui expliqueraient la vague rouge, je dirai comme l’ancien premier ministre libéral Jean Chrétien qui a déjà repris du collier: que voulez-vous!

Le monde a voté libéral parce que le monde a voté pour le gros bon sens. Le Parti libéral est justement reconnu pour allaiter ses positions stratégiques aux mamelles du gros bon sens populaire, en lui donnant un vernis politique plus sophistiqué.

Et ce vernis politique, c’est comme la grande cuisine: deux grains de maïs en équilibre sur un dé de viande déposée sur une noix de patates au fond d’une écuelle de trois pieds de diamètre dans un grand restaurant, ça fait plus chic qu’un gros tchas de pâté chinois débordant de nos assiettes ordinaires! Mais c’est la même chose. Sauf que dans un cas ça bourre l’estomac et que, dans l’autre, ça vide le portefeuille!

Une chance que les menus desserts de ces restos chics proposent souvent de la crème brûlée, aux vertus éminemment caloriques, car on risquerait de rester sur notre faim!
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Et comment l’Acadie parviendra-t-elle à tirer son épingle du jeu avec ce gouvernement qui ne lui doit pas grand-chose, en réalité, parce qu’il a obtenu sa majorité dans d’autres provinces?

Heureusement, on a un moyen de le savoir: il n’y a qu’à regarder ce qui s’est passé depuis que cette même Acadie s’est jetée corps zé âme l’an dernier dans les bras des libéraux de Brian Gallant. (Sauf les vilains Brayons du P’tit Sault, jouant les Astérix, encore une fois.)

Et qui s’en plaint maintenant? Personne! Les écoliers sont fous braques à l’idée de chanter tous les matins Partons la mer est belle dans des autobus d’un beau jaune unilingue français. Les aînés pavoisent à l’idée des fortunes qu’ils vont pouvoir léguer à leur descendance. L’université se roule par terre de joie irradiante, de même que ses étudiants, qui auront maintenant une raison additionnelle de se réjouir puisque Trudeau est pro-pot.

Et que dire des droits linguistiques? Diantre, ils n’ont jamais été si bien servis, si bien défendus, si bien protégés, si bien promus! Paraît même que l’Académie française en est si impressionnée qu’elle songe à se construire un shack à Shediac pour venir apprécier l’écho mélodieux biphonique du coin sur l’écume du détroit de Northrop Frye. Oups, pardon, de Northumberland. Zut. J’ai toujours eu de la misère avec les gros mots.
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Certains esprits mal tournés pourraient s’étonner qu’il n’y a aucune opposition élue dans cette partie si négligée du Canada.

Mais pourquoi faudrait-il une opposition quand tout le monde est d’accord? Pas besoin de ça! Du moins, jusqu’au jour où un pipeline passera sur votre belle pelouse varte tondue toute égale.

De grâce, ne vous plaignez pas trop vite! On a une belle lune de miel à vivre avant ça: un jeune premier ministre qui a fait du théâtre, sa femme qui est un ancien mannequin et qui aime encore prendre des poses, plus trois p’tits bout-choux espiègles. Ça va faire des mozusses de belles photos glamour au 24 Sussex pour distraire les pauvres.

Justin Trudeau revient chez lui, et le Canada renoue avec ses racines rouges. Difficile de demander plus. Vive le Feng shui!

Han, Madame?