Cette semaine, nous examinons la souche des familles Losier du Nouveau-Brunswick.

Je répète souvent qu’il faut éviter de romancer quand on fait de la généalogie. Néanmoins, on tombe parfois sur des situations où les documents tracent les grandes lignes du scénario, à défaut de nous donner les détails.

C’est le cas de la naissance du petit Lazare Boucher – alias Augustin Roy (fils) dit Desjardins dit Losier –, le père du premier Losier de la Péninsule acadienne.

Une union improbable

De prime abord, les jeunes amants avaient peu de chance de se croiser. Ils habitaient, après tout, à près de 375 km l’un de l’autre.

Jeanne Boucher de Montbrun appartenait à la noblesse canadienne, petite fille de Pierre Boucher de Montbrun, le fondateur de Boucherville.

Augustin Roy (père) dit Desjardins était le fils de Pierre Roy, un lieutenant de la milice de Kamouraska. Augustin (fils) deviendra à son tour capitaine de milice à La Pocatière, dans le Bas-du-Fleuve au Québec.

C’est peut-être à cause de la milice que les deux amants se sont rencontrés, comme le père de Jeanne était responsable des milices jusque dans le Bas-du-Fleuve. Mais on ne connaît donc pas les circonstances précises de leur rencontre. On sait que les deux jeunes se sont rencontrés à la fin de l’hiver 1723 et que la jeune femme tomba enceinte à la suite de leurs ébats amoureux.

Si une telle affaire est assez courante aujourd’hui, à l’époque, il y avait matière à scandale. En plus de la grossesse, le jeune Roy dit Lauzier ne pouvait pas espérer épouser une fille de la noblesse.

Après quelques mois, la grossesse de la jeune femme doit commencer à paraître. Sa famille, sans doute pour camoufler le scandale, semble la confier à un notable proche de la famille pour l’accompagner lors de sa grossesse, à l’écart des mauvaises langues. Marien Tailhandier La Beaume était un homme accompli: notaire, greffier de justice, juge et chirurgien. Il était d’ailleurs marié à une cousine de Jeanne, Madeleine Beaudry.

Ce dernier amènera la jeune femme à Contrecoeur, à plus de 40 km de Boucherville, au moins pour l’accouchement, mais peut-être aussi pour une partie de sa grossesse.
Comme chirurgien, il a probablement assisté la jeune femme lors de l’accouchement. Il ondoya d’ailleurs l’enfant personnellement le 26 novembre 1723 à sa naissance. L’enfant ne sera baptisé que plus d’un mois plus tard, le 3 janvier 1724, sous le nom Lazare Bouché, toujours à Contrecoeur. Les baptêmes sont normalement célébrés dans les deux ou trois jours après la naissance.

De toute évidence, le père n’était pas au courant de ses oeuvres, comme semble le démonter la suite.

Si la famille Boucher a réussi à garder le secret un bon moment, elle n’a pas réussi à le contenir à jamais.

En 1725, Jeanne Boucher a peut-être finalement passé le message à son amant de l’existence de leur enfant.

Le jeune homme semble vouloir prendre immédiatement ses responsabilités et se rend à Boucherville pour s’unir à la mère de son enfant, pour ainsi le légitimer. Impossible de le savoir avec certitude bien sûr, mais la suite des événements semble pointer dans cette direction.

La dispense des bans de mariage indique soit que la famille Boucher espère un mariage sans grandes vagues, voire en catimini, ou alors le futur mari veut presser la chose après avoir été mis au courant de la situation. Peut-être les deux. Si les Boucher assistent au mariage, aucun d’eux n’est cité parmi les témoins de la mariée – ce qui est aussi plutôt inhabituel, quand on sait qu’ils habitent le lieu.

Le secret bien gardé est enfin dévoilé avec la collaboration des prêtres officiants. Dans l’acte de mariage, on déclare publiquement que Augustin Roy est le père de l’enfant. La célébration se déroule le 22 octobre 1725.

«(Augustin Roy et Jeanne Boucher) ont reconnu pour leur enfant naturel et légitime un enfant âgé d’environ deux ans et baptisé par Mr de la Faye dans la paroisse de Contrecoeur».

Des doutes à éclaircir

La situation soulève deux questions importantes.

Lazare Boucher est-il le même garçon que Augustin Roy (fils)?

Augustin Roy (père) était-il réellement le père du petit Lazare Boucher, ou a-t-il été victime d’une duperie?

Tout porte à croire que Lazare et Augustin (fils) est bien la même personne. Selon la reconstitution de la famille, Augustin (fils) semble l’aîné des enfants de sa famille.

Certains croient à tort qu’il est né vers 1725 – selon l’âge déclaré au décès 60 ans plus tard. Mais les âges déclarés ainsi sont souvent arrondis ou imprécis, surtout quand le sujet est d’un certain âge.

Selon les circonstances connues, on voit mal comment le couple aurait pu avoir un deuxième enfant en 1725 alors que le mariage n’est célébré qu’à la fin octobre 1725 et que le père habite si loin de Boucherville.

Aussi, on connaît une naissance pour Lazare sans connaître sa destinée, alors que pour Augustin (fils), on connaît sa destinée sans connaître sa naissance.

Le Programme de recherche en démographie historique (PRDH) abonde dans le même sens, en associant ces deux noms au même individu.
Pour la question de la paternité, elle a été résolue près de 300 ans plus tard, grâce à un test d’ADN patrilinéaire.

Un Losier de la Péninsule acadienne, descendant de Prosper à Augustin (fils), a fait tester son ADN-Y. Les résultats démontrent que la lignée de Prospère correspond parfaitement aux lignées des autres familles Roy-Desjardins, tous issus d’Antoine Roy, époux de Marie Major, le couple fondateur des Roy dit Desjardins dit Losier (ou Lauzier) en Nouvelle-France. Si le père n’était pas Augustin, il faudrait que ce soit un cousin de ce dernier appartenant à la lignée Roy-Desjardins, ce qui semble très improbable vu les circonstances.

Apparition du nom Losier

C’est Augustin (père) Roy dit Desjardins qui adopte d’abord le surnom «Lauzier» ou Losier. Mais son nom varie selon les documents. Seul son fils Augustin (fils) portera régulièrement le nom qui se perpétua particulièrement dans la Péninsule acadienne.

Le fils de Augustin (fils), Prospère, quitte La Pocatière pour s’installer à Tracadie, avant 1788, année de son mariage avec Charlotte LeBreton, une fille de l’endroit.

Le pionnier de cette grande famille est Antoine Roy, arrivé le 19 juin 1665 à Québec, avec le régiment de Carignan-Salières. Desjardins était un «nom de guerre» de ce soldat.
Tout porte à croire que Losier était le nom de guerre de Augustin (père), comme capitaine de milice, car c’est avec lui qu’apparaît le nom.

Je descends moi-même de cette lignée, du côté de mon père, par mon arrière-arrière-arrière-grand-mère, Obéline Roy-Lauzier à Fulgence à Clément à Augustin (fils). – DS

Sources:

Programme de recherche en démographie historique de l’Université de Montréal.
– Georges Desjardins s.j., La descendance d’Antoine Roy-Desjardins, Mémoires, Société généalogique canadienne-française, janvier 1956, vol 7 no 1.

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