Racines acadiennes – Jeanne Dugas élevée au rang de personnage historique

Jeanne Dugas était une femme remarquable. Grâce à son histoire, on comprend mieux les effets de la Déportation sur les familles acadiennes.

Jeanne Dugas a été admise la semaine dernière dans la liste des personnages d’importance nationale ayant contribué à écrire l’histoire du Canada.

Si sa famille n’a pas été expulsée dans les colonies américaines, elle n’a pas été à l’abri de l’exil ou des déplacements.

Dans un article de 1991 dans Contact-Acadie, Stephen White explore les traces documentaires qui dessinent son parcours extraordinaire. Ce récit démontre aussi qu’au-delà des documents, beaucoup d’allées et venues de nos ancêtres resteront à jamais inconnues.

Née à Louisbourg le 16 octobre 1731, Jeanne Dugas est la dernière des neuf enfants de Joseph (à Abraham à Abraham) Dugas, un constructeur de navires et navigateur prospère, et de Marguerite Richard.

Le quotidien de la famille est soudainement interrompu lors de l’épidémie de 1732-1733, où en neuf mois, Jeanne a perdu trois soeurs, avant de perdre son père. La persévérance coule dans ses veines, car sa mère Marguerite Richard ne tarde pas à reprendre les affaires de son mari.

Six ans plus tôt, Joseph Dugas possédait deux «bateaux ou goélettes» et le foyer comptait six domestiques au recensement 1726. Un an après la mort de son mari, Marguerite a surmonté l’épreuve. Elle dirige l’entreprise qui compte toujours un bateau, deux domestiques et quatre matelots ou pêcheurs, selon recensement de 1734 à Louisbourg.

En 1736, la veuve Marguerite Richard épouse Philippe-Charles de Saint-Étienne de La Tour, un petit-fils de l’ancien seigneur et gouverneur.

Vers 1738, Jeanne Dugas connaît son premier déménagement quand le couple La Tour-Richard s’installe à Grand-Pré. Il semble y demeurer une dizaine d’années, selon les mentions dans les registres paroissiaux de l’endroit. C’est d’ailleurs là où décède Marguerite Richard, le 15 septembre 1746. Après la guerre de la Succession d’Autriche, quelques membres de sa famille regagnent l’Isle-Royale (Cap-Breton), toujours aux mains des Français.

Réapparaissant au recensement La Roque de 1752, Jeanne Dugas, nouvellement mariée au caboteur Pierre Bois, est installée avec son frère Joseph Dugas sur la terre qui avait été concédée à leur père au début de la petite colonie de Port-Toulouse. Pierre Bois et Jeanne Dugas se seraient mariés vers 1750.

Ils quittent Port-Toulouse peu après, car ils ne figurent pas dans les tables alphabétiques des registres perdus de Port-Toulouse. On perd alors leur trace pendant huit ans.

Après la destruction de La Petite Rochelle en 1760, Jeanne est recensée avec son mari Pierre Bois à Restigouche. Ce dernier est qualifié de lieutenant de milice. Pierre Bois aurait rejoint les troupes de Bourdon de Dombourg en 1758 avant de gagner Restigouche, selon la Société historique Machault. Il aurait donc participé activement à la bataille de Restigouche.

Pierre et Jeanne n’y restent pas longtemps, car on les retrouve l’année suivante (1761), installés à Népisiguit, où ils sont recensés. Dans une liste dressée quelques mois plus tard, Pierre Bois est copropriétaire d’une embarcation de 18 à 20 tonneaux, avec son beau-frère Paul LeBlanc et Alexandre LeBlanc.

C’est sans doute là que la famille sera finalement capturée la même année, pendant la razzia des camps de réfugiés et établissements de pêche de la baie des Chaleurs par Roderick Mackenzie. Jeanne Dugas et son mari sont emprisonnés au fort Cumberland. Ils y sont inscrits sur une liste de prisonniers le 8 novembre 1761.

De là, les prisonniers sont emmenés à Halifax. Le 12 août 1763, Pierre Bois appose sa signature sur une demande de rapatriement de prisonniers acadiens de ce lieu.

Après leur libération à la fin de la guerre de Sept Ans, on perd la trace de la famille pendant 8 ans.

En 1771, l’abbé Bailly, basé à Caraquet, a croisé la famille de Pierre Bois et Jeanne Dugas à Arichat, en Nouvelle-Écosse. Il en a profité pour baptiser deux enfants du couple et réhabiliter le mariage d’un troisième. Douze ans s’écoulent sans qu’ils laissent d’autres traces documentaires.

Le 18 février 1784, ils sont mentionnés en compagnie du frère de Jeanne, mon ancêtre Charles Dugas, à Cascapédia, près de l’actuel New Richmond en Gaspésie. Leur fille Marie y fait alors baptiser son fils, Raymond Poirier.

Peu de temps après, Pierre Bois et ses gendres sont établis – pour de bon – à Chéticamp. Ils étaient parmi les premiers à recevoir des concessions à cet endroit quelques années plus tard (1790).

Selon les documents, on connaît donc huit déplacements de la famille. Mais par une chance inouïe, Jeanne Dugas a raconté son récit (voir encadré), à l’évêque de Québec, Mgr Joseph-Octave Plessis en visite à Chéticamp, en juillet 1812. Son récit nous apprend qu’elle a effectué sept autres déplacements que les sources connues n’ont pas identifiés.

Dans son récit, Jeanne Dugas précise également que malgré tous ses déplacements, elle «ne s’est jamais couchée sans souper». Une façon de dire que malgré leurs nombreux déplacements et difficultés, elle a toujours subvenu aux besoins de sa famille.

À Chéticamp, elle sert comme sage-femme du village. Elle est recensée comme veuve au recensement de 1809. Elle est enterrée à cet endroit le 16 octobre 1817, à l’âge de 86 ans.

Longfellow nous a donné Évangéline, une héroïne fictive. Dans la réalité, des femmes comme Jeanne Dugas représentent sans doute mieux le caractère courageux et résilient des mères acadiennes.

Mon Acadie 2
L’histoire de nos ancêtres – Tableau gracieuseté de Patsy Cormier Art

Références:

Stephen White, Le périple de Jeanne Dugas, Contact-Acadie, no 18, décembre 1991, p. 22-26.

Stephen White (Centre d’études acadiennes), 2. Pierre Bois et Jeanne Dugas, DGFA-2 (en préparation), communication du 19 février 2016.

Parcs Canada, Commission des lieux et monuments historiques du Canada, Jeanne Dugas (1731-1817), 15 février 2016.

 

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