Me voici très confus dans mes fiertés francophones provinciales, nationales et internationales. Encore heureux que cela se passe au printemps, ce si beau moment de l’année où le lent dégel de l’humus annonce le parfum de jours meilleurs.

La farandole des francophonies a débuté, il y a des lustres, avec la journée internationale de la Francophonie placée, tous les 20 mars, sous l’égide de l’OIF, l’Organisation internationale de la Francophonie.
Une journée c’est peu, certes, mais l’Organisation internationale de la Francophonie a des choses plus importantes à faire que de fêter la francophonie! Entre autres, harmoniser la cacophonie «française» de quatre-vingts États et gouvernements, allant de l’Albanie au Vietnam, en passant par l’Égypte, la Pologne, le Qatar et l’Ukraine!
On lui dit: Good luck!

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Plus généreux que l’OIF, le Nouveau-Brunswick célèbre, lui, une semaine provinciale de la fierté française. Elle a lieu cette année du 21 au 24 mars. Il s’agit d’une semaine de 4 jours seulement, mais puisque les élèves de la province sont particulièrement forts en français, inutile de les embêter davantage avec ça.

Pour la semaine de la fierté arithmétique, cependant, on repassera.
Une chance, cette semaine écourtée a été indirectement récupérée par l’Agence universitaire de la Francophonie qui s’est tapée une semaine de la langue française et de la Francophonie du 12 au 20 mars, soit 9 jours, le temps de compléter une neuvaine à saint Jude, patron des causes désespérées. On lutte comme on peut contre les coupures budgétaires en éducation.

Saint Jude, priez pour nos universités.

De son côté, l’Association canadienne d’Éducation de langue française avait opté pour une semaine nationale de la francophonie qui s’étirait du 3 au 23 mars. Une semaine de 21 jours! Rien de moins! Sans doute pour être inclusif en respectant les six fuseaux horaires qui bariolent ce si grand pays a mari usque ad mare, c’est-à-dire, français oblige: «y a d’la mari jusqu’à la mare».

Espérons qu’ils n’oublieront pas d’inviter le pusher!

Évidemment, dans ce contexte, le Québec ne tenait pas à se faire damer le pion. Que nenni! Il y va donc, lui, d’un mois de la Francophonie! Même que c’est un mois de 33 jours, s’épivardant, cette année, du 29 février au 1er avril, jour du célèbre poisson crédule. À défaut de chanter en poisson dans le concert des nations, le Québec pourra toujours frétiller jusque dans le livre Guinness des records, catégorie «plus long mois du calendrier»!

Cré Québec, va.

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Pour souligner cette babélisation de la francophonie avec ou sans F majuscule, l’émission 24/60 du Réseau de l’information (RDI) de la Cibici française tenait à Moncton, mercredi dernier, un grand forum réunissant, en studio et en duplex, un aréopage de leaders d’opinion issus des milieux politiques, médiatiques, juridiques, éducatifs, culturels, et autres. Ne manquait que Cayouche!

Le forum était intitulé «La francophonie au Canada: d’un combat à l’autre».

Analysons le titre. Pas question de «victoires». Ou de «progrès». Et encore moins de «rayonnement». Juste un triste mot: combat. Bref, au Canada, être francophone, c’est un combat.

C’est vraiment un titre qui «défrise l’ironie» quand on sait que, depuis des années, la francophonie canadienne mène un combat quasi quotidien avec le RDI pour qu’il tienne mieux compte de sa réalité!

Inspirant, tout ça! Gageons que les réfugiés Syriens, déjà aguerris, ont hâte d’arriver ici pour se joindre à notre combat!

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Pendant l’émission, on a interviewé la ministre du Patrimoine canadien, Mélanie Joly, si habile dans l’art d’énoncer des truismes farcis de ces mots en bois franc «vibrant» dont raffolent les bureaucrates pour mieux nous tartiner. On a également entendu trois anges gardiens publics, les commissaires aux langues officielles, chargés de rappeler annuellement aux gouvernements, dans les deux langues officielles, qu’ils les watchent et que si la situation ne s’améliore pas, ça va rempirer, Chose.

Bizarrement, dans le studio aux allures d’entrepôt abandonné, un groupe de parlants français était assis à des tables avec nappes blanches façon grands restaurants, alors que d’autres «locuteurs» avaient été assignés à des rangées de chaises alignées comme à une réunion de bénévoles préparant la guignolée dans un sous-sol d’église. Ça faisait coti.
Entre les deux, l’animatrice, portée par une sorte d’adrénaline très hors-Québec, pivotait, toupillait, virevoltait, cherchant ses mots, ses notes, ses accents, l’air de se demander ce qu’elle faisait là. On la comprend: c’est stressant d’animer un débat debout dans un champ de bataille.

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Alors de quoi a-t-on parlé? Le français est-il en péril? Bof.

J’ai vague souvenance d’avoir entendu des invités mettre en garde contre les dangers d’une judiciarisation tous azimuts du fait français et d’autres, vanter la culture française qui rayonnerait même à Toronto! D’aucuns, mus par une variante pratico-pratique de la charité chrétienne, ont prié le ciel que d’éventuels migrants viennent grossir les rangs des communautés françaises en régions. Les trucs habituels, quoi.

Certains, très articulés, dissertaient goulûment, défendant avec aplomb leur point de vue. Chez quelques-uns, en revanche, ça cornaillait un peu plus avec la langue de Molière, pourtant courante en Acadie.
Tout ça, je m’y attendais.

Mais j’ai été littéralement stu-pé-fait d’entendre certaines têtes d’affiche de l’Acadie la plus classique qui soit s’esbaudir, avec jubilation appuyée, du fait que de jeunes francophones choisissent d’exprimer la quintessence de leur propre «fierté française» via le désormais notoire slogan «right fiers» moitié-anglais moitié-chiac, qui cristallise en deux mots l’ampleur de la déréliction linguistique d’une génération happée par les mirages d’une lingua franca qui, pourtant, se contrefiche de l’Acadie, de son histoire, sa réalité, sa culture et ses aspirations.

Et même de son existence.

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Il en est de notre langue et de notre culture comme des plantes: même si l’on ne voit pas toujours leurs racines profondes ou lointaines, il demeure essentiel de les entretenir dans le meilleur terreau si l’on veut que cette langue et cette culture puissent s’épanouir et rayonner.
À moins de vouloir faire croire au monde qu’une plante en plastique peut donner de belles fleurs parfumées.

Ciel! Assimilons-nous au plus vite: on n’aura plus à faire semblant.
Han, Madame?

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