Le gâteau de noces écrasé

Depuis le début des années 1970, la SANB est l’organisme phare de la cause acadienne. Propulsée par notre énergie collective, elle a lancé en notre nom moult batailles sur le front linguistique et engrangé autant de victoires sur le front politique.

Comme vous le savez, elle fonctionne depuis quelques lustres sur plusieurs paliers à la fois: bureau central, forum des organismes, forum des citoyens.

Il y a maintenant autant d’étages qu’un gâteau de noces! C’est comme la Sainte Trinité, version 3D!

Bon, depuis quelque temps, on s’est aperçu qu’il y avait de méchants grumeaux dans le gâteau: ça se tiraille sur la place publique, ça se boycotte, ça se sabote et ça capote. Un jour, c’est Untel qui fait une crise de nerfs au nom de l’intérêt commun; le lendemain c’est Unetelle qui l’envoie promener au nom du mieux-être populaire. Une semaine, c’est Untel qui est congédié manu militari; une autre semaine, c’est Unetelle qui démissionne dans un brouhaha de silences embarrassés.

Ne cherchez pas à savoir ce qui se passe: le secret entourant toutes ces danses du ventre est encore plus mystérieux que le troisième secret de Fatima.

J’ai toutefois retenu que dans cette affaire il était beaucoup question de «gouvernance», un mot très prisé dans les institutions populaires transformées en néo-bureaucraties subventionnées par l’État. C’est un mot qui me fait toujours tiquer: il sonne un tantinet «petite noblesse française qui prend le thé chez Madame de La Tour à Port-Royal».

Une ploye avec ça?

***

Devant ce tas de linge sale, l’organisme a chargé l’ancien ombudsman Bernard Richard, probablement la personne qui détient la plus haute autorité morale en Acadie ces temps-ci – l’homme qui lave plus blanc que blanc, quoi! – d’essayer avec un groupe d’experts en tout genre de démêler ce magma d’egos entortillés comme une corde à linge les jours de grands vents.

Lucide, M. Richard n’a pu que constater l’évidence: la structure actuelle de la SANB ne fonctionne plus. À force de mordre dans le gâteau de noces, il menace de s’écrouler.

Conclusion: le groupe de Bernard Richard a proposé que la SANB privilégie une adhésion réservée aux membres individuels, qu’on remplace les sections locales par des sections thématiques et que le forum des organismes s’organise de son bord.

J’aimerais me rallier à cette proposition, mais il me semble qu’elle cloche.

***

MEMBRES INDIVIDUELS: S’il y en a moins qui militent au sein de la SANB, et s’ils s’avèrent moins dynamiques, c’est en partie parce que l’ancien «nationalisme linguistique» percutant qui a créé la SANB s’est éteint, et parce que plusieurs citoyens se trouvent déjà engagés au sein des organismes nés de la cuisse de la SANB qui sont maintenant membres du Forum de concertation.

JEUNES: Reconnaissons aussi que le look désuet actuel de la SANB ne peut susciter grand enthousiasme chez des jeunes abandonnés aux assauts stridulants de sirènes anglophiles par des leaders d’opinion en mal de jouvence et qui les encouragent à baragouiner deux langues en même temps au nom d’une modernité aussi factice que pathétique.

SECTIONS LOCALES: La diminution de membres individuels entraîne inévitablement une diminution de sections locales. Abolir ces sections, cela ne peut que restreindre le recrutement actif de citoyens. Bien que je reconnaisse que des sections thématiques soient un pis-aller.

***

Dans le contexte actuel, aussi désastreux que scandaleux, ne vaudrait-il pas mieux, au contraire, transformer la SANB en un bureau central porte-parole des consensus développés au Forum de concertation des organismes? (Je ne le propose pas, je m’interroge.)

Il ne s’agit pas «d’enlever» aux membres individuels (au «peuple», comme on dit) une institution chargée de parler en leur nom, mais d’admettre, d’une part, que le peuple ne se reconnaît peut-être plus dans cette institution en guerre civile avec ses membres institutionnels et, d’autre part, que le même peuple ne s’intéresse plus aux questions linguistiques avec la ferveur d’antan…

Aussi cruel que cela puisse paraître, en l’état, la SANB ne pourra plus redevenir un véritable centre névralgique de mobilisation citoyenne individuelle.

Quand on est conscient que l’assimilation, ce n’est pas se mettre subitement à parler en anglais du jour au lendemain, mais que c’est un processus d’érosion culturelle long, lent et latent – un peu comme la marée gruge la rive un grain de sable à la fois – il faut se demander si le désintérêt actuel du membership envers la SANB ne serait pas déjà un reflet parmi tant d’autres de cette érosion invisible à l’œil nu.

On peut faire semblant que ce n’est pas ça, on peut renommer les institutions, chercher d’autres formules, recréer d’autres structures, exiger d’autres démissions, boycotter d’autres réunions, lancer d’autres enquêtes, tout ça n’y changera rien.

***

Quel était le mandat de la SANB, déjà?

Ah! oui: défendre le fait français au Nouveau-Brunswick.

La SANB a si bien assumé son rôle qu’une pléiade d’organismes sectoriels sont nés de son action. À un moment donné, les «bébés» de la SANB ont poussé des dents et ont commencé à mordre les mamelles nourricières.

Dans ce climat d’insurrection entre organismes publics, la défense des droits linguistiques a pris le bord. C’est à cela que l’Acadie, ahurie, ébranlée, assiste depuis un an: des organismes se disant investis, chacun dans son domaine, de mandats de défense et de promotion du fait français qui gaspillent les fonds publics pour se battre entre eux, au lieu de lutter contre ceux qui cherchent à nous priver de ces droits linguistiques!

Entre-temps, les dossiers linguistiques litigieux s’accumulent sur le devant de la scène, la question linguistique squatte le Téléjournal, tandis que le gouvernement provincial se faufile en catimini dans les fleurs de la tapisserie, mais tout va bien, madame la Marquise!

Peut-être faut-il surtout se demander si la SANB sert encore à défendre les intérêts de tous, ou si elle ne sert plus qu’à mousser les intérêts personnels de quelques-uns?

Le gâteau de noces s’est écrasé. Il est trop tard pour recoller les morceaux. Il est peut-être temps d’en confectionner un autre.
Avec un peu d’amour fraternel, si possible.

Han, Madame?