Dimanche, 10 avril, avant midi. L’heure est grave. Devant les militants de son parti, réunis en congrès à Edmonton, le chef néo-démocrate Thomas Mulcair s’apprête à livrer un discours pour sauver sa peau.

En effet, à quelques heures d’un vote de confiance sur son leadership, il doit proposer un message percutant et rassembleur, capable de concilier les courants progressiste et radical qui se colletaillent dans son parti.

Heureux d’être bilingue et d’avoir accès à la chaîne CBC News Network et au Réseau de l’information (RDI) de Radio-Canada, je me prépare à zapper, comme d’habitude, de la chaîne anglaise à la française, dès que le chef politique changera de langue pendant le discours.

L’interprétation simultanée me déconcentre et m’énaaaaarve!

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Pour l’instant, au RDI national, rien que de l’ordinaire. Donc, c’est plate. À la chaîne CBC News Network, on est déjà en mode attente: des journalistes livrent des topos sur la situation; et la diffusion du discours commence aussitôt que le chef monte au podium pour prendre la parole.

Puisque Mulcair s’exprime d’abord assez longuement en français, je zappe donc illico au RDI. Mais pas de discours. En lieu et place, quelques grands clercs ergotent.

Pourtant, il me semble voir, sur un petit écran en mortaise, Mulcair au micro, mais on ne l’entend pas, il n’y a pas de son. Les journalistes ne l’écoutent pas: ils jabotent!

Retour en furie à la CBC, me remémorant subitement, chemin faisant, quelques noms d’objets religieux de mon enfance.

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Plusieurs minutes plus tard, lors d’un autre passage du discours en français, et mes racines criant famine, je me risque encore au RDI, au cas où il se serait enfin branché sur le discours.

Et là, que vois-je? Que dis-je: qu’ois-je?

Mon Mulcair en train de… commencer son discours! Exactement la partie française que j’ai déjà entendue traduite en anglais il y a plusieurs longues minutes. Bref: le RDI national diffuse le discours en différé!

Impossible alors de synchroniser mon écoute! Et donc inutile de zapper de chaîne quand Mulcair zappe de langue!

Ululant comme un djibou affolé, je me garroche à nouveau sur la CBC pour ne pas rater le reste du discours en anglais – même les bouts français traduits avec hésitation, s’il le faut, good Lord! –, pourvu que je puisse l’entendre du début à la fin, une bonne fois pour toutes, ce mozusse de discours bilingue si cruellement important!

Pourquoi ce différé au RDI? Trop forçant de commencer à l’heure? Manque d’intérêt ou de timing? Manque de personnel? Appelez Justin, juste ciel!

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La différence dans le traitement de l’information transmise par le CBC News Network et le RDI de la Cibici française est sidérante.

La différence la plus évidente, c’est que la CBC respecte l’intelligence de ses auditeurs.

Le News Network, son réseau d’information en continu, semble avoir compris ce que signifie l’expression «information en continu», justement. On nous présente les événements au moment où ils se produisent et les téléspectateurs peuvent les visionner dans leur entièreté.

À la CBC, à ma souvenance, on ne coupe pas une conférence de presse à brûle-pourpoint, quand ce n’est pas en plein milieu d’une phrase! On ne revient pas systématiquement au studio en catastrophe, comme si le feu était pris, dès la première question posée en français pendant une conférence de presse en anglais. C’est d’ailleurs précisément pour cela qu’existe la si tant énervante interprétation simultanée.

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Par contre, au RDI «national de Montréal», on fait tout ça. Et pire. Au premier mot anglais, on se replie en studio.

— Cachons-nous, les Anglais arrivent!

Il y a pourtant d’autres moyens de combattre l’assimilation. Et ce ne sont pas les flèches qui manquent…!

Au RDI, on traite les auditeurs comme s’ils ne pouvaient pas comprendre par eux-mêmes ce qui se passe ou ce qui se dit, même en français. (LCN n’est pas mieux…) Combien de fois ai-je vu, en pleine conférence de presse, surgir sur l’écran, tel un pop-up, un journaliste présomptueux qui, certain de nous apprendre ce qu’il croit savoir et qu’on sait pourtant déjà, nous répète, en guise d’analyse, exactement ce qu’on vient d’entendre en même temps que lui!

Au RDI national, on s’imagine peut-être que les auditeurs ne sont pas assez éduqués pour se faire leur propre opinion. C’était peut-être le cas au Moyen-Âge, à l’époque où les clercs, lettrés, s’assuraient ainsi de maintenir leur pouvoir sur le bon peuple illettré. Sauf qu’aujourd’hui la plupart des gens savent lire et comprennent ce que disent les politiciens.

Et ils n’ont pas besoin non plus du petit vernis éditorial sournois avec lequel les journalistes nappent trop souvent la conclusion de leurs topos, généralement sous forme de poncifs ou de vieux clichés. C’est d’un ringard…!

Après tout, on est en 2016, comme dirait le frétillant premier ministre fédéral, si en vogue sur les écrans radio-canadiens depuis qu’il s’est proclamé grand pourvoyeur de la société d’État.

De grâce, inspirez-vous de votre pourvoyeur! Voyez grand! Ayez de l’idéal, bordel!

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LE BOUC ÉMISSAIRE

Une conclusion sur le congrès néodémocrate qui s’est terminé en queue de poisson: Mulcair a été royalement répudié par des partisans qui, ne reculant devant aucun paradoxe, semblent souhaiter qu’il reste quand même aux Communes pour se battre en leur nom!

Défiant toute logique, le supplicié orange reste en poste!

Sous Jack Layton et Thomas Mulcair, le Nouveau Parti démocratique avait mûri, délaissant quelques rêves impossibles et autres arcs-en-ciel magiques pour une forme de realpolitik à la canadienne qui l’avait, enfin, rapproché du pouvoir.

Les dernières élections fédérales ont fait trébucher le chef, certes, mais c’est justement quand il s’est enfargé dans l’idéologie plutôt que de s’en tenir à une vision pragmatique de la politique. (Ciel, je parle comme un libéral!)

Mais au lieu d’en prendre acte, les purs et durs d’une posture idéologique radicale et sans compromis – décidément plus à l’aise sur les banquettes de l’opposition que sur les fauteuils du pouvoir – en ont profité pour l’achever, tel un parfait bouc émissaire.

À force de confondre idéal et idéologie, ils font du surplace.
Et restent dans l’opposition!

Han, Madame?

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