Nous sommes le vendredi 15 septembre 1978. Le jeune adolescent que je suis s’installe devant son téléviseur. À cette époque, il n’y a que Radio-Canada et Télé-Métropole. Dans le salon, mon père est là. Lui aussi ne veut pas manquer ça. Ma mère tricote. Elle, le sport – et surtout la boxe -, ce n’est pas son genre. Mais l’instant est solennel. Pour la première – et seule – fois de ma vie, je verrai boxer Mohamed Ali.

La promotion de ce combat a duré des jours, sinon des semaines. Le champion en titre des poids lourds, Leon Spinks, avait ravi, à la surprise de tous, la ceinture au Plus Grand en février. Et là, le Plus Grand voulait devenir plus grand encore, en reprenant pour une troisième fois le titre, du jamais vu dans l’histoire du noble art.

Chance inouïe, l’affrontement Ali-Spinks II va être diffusé à Radio-Canada. Si la télévision d’État a décidé de nous présenter en direct ce match, c’est qu’il devait être drôlement important, me suis-je dit à cette époque. Je me souviens très bien que Raymond Lebrun, qui a longtemps décrit les matchs de la NFL et qui allait ensuite être la voix des Expos, était sur place. Mais ne me demandez pas le nom de l’analyste, par contre.

Le Superdome de la Nouvelle-Orléans est rempli à craquer. Plus de 63 000 spectateurs, ce qui en fera la plus grosse foule de l’histoire pour un combat de boxe intérieur. Le duel est retransmis dans 80 pays. Juste aux États-Unis, ABC a joint cette soirée-là plus de 90 millions de téléspectateurs. On estime alors qu’un téléviseur sur deux de la nation du président Jimmy Carter est branché à Ali-Spinks II.

Mohamed Ali a 36 ans. Malgré son visage de chérubin, ses meilleures années sont derrière lui, c’est évident. Tout le monde le dit. Les jours précédents, j’ai suivi, mot à mot, les analyses et les prévisions dans les journaux locaux. Les preneurs aux livres donnaient Ali gagnant à 2 ½ contre un. Je ne suis pas fort en cotes, mais je savais néanmoins que ça pourrait s’annoncer serré.

Évidemment, ce soir-là, mon coeur est avec le Plus Grand. Parce que je veux qu’il soit encore plus grand. Malgré tous ceux qui disent qu’il rapetisse à vieillir. Je me crois les doigts pour que ce combat nous montre les prouesses légendaires de ce gaillard plus grand que nature. Le Ali Shuffle, une sorte de Moonwalk de Michael Jackson avant le temps. Le fameux Rope-a-dope, une stratégie qui consistait à laisser l’adversaire s’épuiser pendant quelques rounds avant qu’Ali n’ouvre la machine et en finisse avec son rival à coups de droites et de jabs, au round qu’il a prédit.

Je me souviens très bien d’y avoir vu un boxeur un peu grassouillet, qui s’accrochait à son rival encore moins en forme que lui dès qu’il sentait que les choses ne semblaient pas tourner à son avantage. Un boxeur qui a ensuite ouvert la machine au moment jugé opportun. Un boxeur qui a pris le plein contrôle du combat devant un Leon Spinks perdu.

Un boxeur qui, après 15 rounds, est rentré dans son coin l’air épuisé malgré son travail de démolition sur le jeune.

Et enfin, à travers cette immense foule réunie dans le ring pour écouter le verdict, un Ali champion. Pour une troisième fois. Du jamais vu. Je suis content. Il a fait son Ali Shuffle une couple de fois.

Tout le monde connaissait Ali, comme tout le monde connaissait Elvis ou The Beatles. Même un ti-cul comme moi. En fait, je connaissais sa légende, malgré le poids des années qui se faisait désormais sentir un peu plus à chaque combat. Je savais qu’il s’appelait à l’origine Cassius Clay, qu’il avait remporté l’or aux Jeux olympiques de Rome en 1960, qu’il était fort en gueule, qu’il n’avait pas voulu porter le drapeau aux côtés des combattants américains pendant la guerre du Vietnam et qu’il avait changé de nom pour embrasser la religion de l’Islam.

Mais en réalité, je ne le connaissais pas du tout. Ce n’est que tout récemment que j’ai pu apprécier à sa juste valeur l’homme et l’athlète qui a transcendé son sport comme personne n’a réussi à le faire avant et après lui. Même pas Gordie Howe, dont nous venons tout juste d’apprendre le décès. Triste semaine pour le sport. Même pas Joe Dimaggio. Même pas Wayne Gretzky. Même pas Joe Namath.

Et c’est grâce au livre d’un ami. Sachant que je suis un fan fini des biographies, Jean-Claude m’a proposé «Mohamed Ali; les combats de sa vie». C’est un livre biographique pas comme les autres, construit essentiellement de témoignages d’Ali et de gens proches de lui recueillis pendant toute sa carrière, du jeune maigrichon âgé de 12 ans qui voulait apprendre à se défendre après qu’on lui ait chipé son vélo à l’homme mûr, atteint de la maladie de Parkinson. Avec «Le match» de Ken Dryden, c’est la biographie la mieux écrite qu’il m’a été donné de lire.

Ligne par ligne, on découvre Ali, ses pensées, sa progression, ses poèmes («je vole comme un papillon, je pique comme une abeille»), ses spectaculaires envolées oratoires, sa victoire surprise sur Sonny Liston en 1965, sa bataille contre le gouvernement américain dans son refus de s’enrôler pour le Vietnam, sa vie de famille, le dilemme des femmes de sa vie, Rumble in the Jungle au Zaïre en 1974 face à George Foreman, Thrilla in Manila un an plus tard aux Philippines devant Joe Frazier, sa grande bonté, le début de la fin, la maladie de Parkinson…

C’est seulement en dévorant chacune des pages que j’ai compris à quel point il a été le Plus Grand. Pas parce qu’il le disait. C’aurait été trop facile. Mais parce que lui, il le démontrait.

Ali s’est tenu debout pour les causes qu’il croyait justes, même s’il aurait pu profiter de ses millions $ «bien pépère» entre deux combats. Ali a ouvert la voie aux athlètes afro-américains et s’ils sont aussi omniprésents aujourd’hui dans les sports amateurs et professionnels, c’est en grande partie grâce à lui. Ali a aussi projeté la boxe devant les projecteurs et ce sport profite encore aujourd’hui de ses retombées. Ali a été élu l’athlète du XXe siècle, à juste titre.

Oui, il a été le Plus Grand, tous sports confondus. Et aujourd’hui, je me sens choyé d’avoir pu le voir au moins une fois démontrer pourquoi il l’était.

Il n’y en aura pas deux comme lui.

logo-an

private

Vous utilisez un navigateur configuré en mode privé ou en mode incognito.

Pour continuer à lire des articles dans ce mode, connectez-vous à votre compte Acadie Nouvelle.

Vous n’êtes pas membre de l’Acadie Nouvelle?
Devenez membre maintenant

Retour à la page d’accueil de l’Acadie Nouvelle