Après la fête, la vie!

L’Acadie n’existe pas. En tout cas, pas dans la constitution du Canada où le mot n’apparaît pas. Apparemment pour des questions de sémantique juridique.

Pourtant, elle a fêté en grand, l’Acadie, cette année encore, comme elle le fait depuis des lustres. Elle a fêté sa naissance, son histoire, sa survivance, son drapeau, ses réussites, ses réalisations, sa créativité. Elle a fêté sa vie et son espérance.

Elle a aussi fêté sa fierté. Elle l’a chantée dans ses trois langues officielles: le français, l’anglais, le chiac. Elle l’a fêtée sur tous les tons: le ton citoyen, le ton politique, le ton culturel. Et avec tous ses accents: le vieil acadien de la Sagouine, le brayon, le joual, l’accent universitaire, l’accent péremptoire, l’accent de l’ivresse, l’accent maternel, l’accent amoureux, l’accent des bois, l’accent du large. Ne manquait que l’accent polémique.

Elle a raconté sa fierté avec les mots panachés des discours officiels: le 15 août, l’Acadie est toujours vibrante, scintillante, éblouissante, étincelante, mirobolante, féerique, magique, fabuleuse, légendaire, vivante, ardente, merveilleuse, prodigieuse, unique, incroyable, flamboyante et irréelle. Attention aux indigestions de mots trop riches en gras métaphorique.

L’Acadie, cette Acadie qui n’existe pas officiellement pour cause de lexique juridique, a malgré tout fêté son 15 août envers et contre tout. Pas une loi pour l’obliger à le faire, pas une loi pour l’empêcher de le faire.

Simplement: le désir puissant et la volonté plus forte que tout d’en faire à sa tête et de se fêter comme elle en a envie, avec ses propres codes, ses propres références, ses propres vérités.

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Le 15 août, l’Acadie a fait du bruit. Beaucoup de bruit. J’ai même cru en entendre quelques faibles échos via les ondes du RDI de Radio-Canada qui a magnanimement consacré quelques courtes minutes à nous présenter, lundi en fin d’après-midi, un «reportage» d’une insignifiance abyssale sur le tintamarre.

Toute à sa frénésie olympique, la société d’État avait déjà confessé – avec force contrition, on l’imagine – ne pas pouvoir couvrir le spectacle officiel de la Fête nationale, préférant diffuser à une heure impossible, en l’honneur du petit peuple des bois et marées, un vieux spectacle de 2011.

Tant qu’à rire des Acadiens, pourquoi ne pas rediffuser le mariage de la princesse Diana avec le prince anglais aux oreilles paraboliques, le 29 juillet 1981, lendemain du jour de la commémoration du Grand Dérangement? Après tout, ça dure trois heures, y a de la musique, ça fait rêver, pis ça bouche le trou!

Heureusement, comme l’écrit magnifiquement mon collègue Pascal Raiche-Nogue, dans sa chronique de lundi: «les chaudrons n’ont pas encore dit leur dernier mot».

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Quoiqu’il en soit, l’Acadie en a vu d’autres. Elle ne se laissera pas abattre par ces vicissitudes de la vie qui, on dirait, cherchent à la contraindre à l’anonymat. Si elle n’existe pas légalement, pourquoi les pouvoirs publics se fendraient-ils en quatre pour faire semblant qu’elle existe en dehors du folklore habituel?

Ciel, même celle qui, la première, a mis l’Acadie sur la carte, grâce à un Américain, son héroïne la plus célèbre, Évangéline, n’a jamais existé! Un vrai conte de fée!

Justement, parlant de conte de fée, la ministre du Patrimoine canadien, Mélanie Joly, a entrepris une série de consultations publiques «dans le cadre d’un processus d’élaboration d’un nouveau plan d’action pluriannuel en matière de langues officielles».

Et croyez-le ou non, une de ces consultations a eu lieu à Moncton. Hier! Le lendemain de la Fête nationale. J’espère qu’on fournissait les Tylenol.

J’ai écouté sur la Toile une partie des interventions. Une vingtaine de participants ont vaillamment épluché une liste d’épicerie allant des problématiques de la petite enfance aux radios communautaires, en passant par la santé, l’alphabétisation, les services juridiques et l’immigration, notamment.

J’ai retenu qu’en matière de langues officielles, la ministre abhorrait l’approche «en silo» de l’ancien gouvernement honni. Elle a affirmé préférer une vision «holistique».

Ensuite, ce fut la photo de groupe. Sans doute un hologramme.

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Tout ça pour te dire, belle Acadie, qu’en ce début d’une nouvelle année de jeunesse, je te souhaite du bonheur. Le bonheur de te dépêtrer de tes vieux réflexes de victime. De t’affranchir de ton passé de misère. De te libérer de tes stigmates. De croire jusque dans tes tripes que tu peux tout faire de ton destin, non pas parce que tu le «mérites», mais tout simplement parce que tu as la capacité de prendre ta liberté en main et de bâtir cette Acadie idéale dont tu rêves.

Je te souhaite d’avoir des leaders qui sont vraiment là pour toi, et non des faux fonctionnaires portés sur les privilèges censés conférer de l’importance aux gens, sans leur donner une once de pouvoir.

Je te souhaite des leaders qui cultivent la vertu de transparence, pas seulement avec des adjectifs rutilants les jours de fête nationale ou de commémoration doloriste, mais qui sont transparents dans leurs actions de tous les jours, des actions axées sur le rayonnement de l’Acadie et non pas sur leur carrière personnelle.

Je te souhaite plus de communautés locales fortes et moins de cliques affairistes tissées serrées. Le pouvoir n’est pas un butin de guerre qu’on se partage entre complices, mais un trésor national qu’on détient collectivement.

Je te souhaite plus d’Acadiens et d’Acadiennes qui ne se contentent pas de clamer leur fierté française, mais qui la mettent en pratique cette fierté française, et qui le démontrent quand ils s’expriment.

Je te souhaite plus d’Acadiens et d’Acadiennes qui ne se contentent pas de réclamer plus de droits linguistiques, mais qui se servent aussi tous les jours de ceux qu’ils possèdent déjà.

Je te souhaite plus d’Acadiens et d’Acadiennes qui combattent la médiocrité en cherchant des solutions, plutôt que de la justifier, cette médiocrité, en lui trouvant des excuses.

Je te souhaite de prendre ta liberté au sérieux pour t’assumer encore plus. Je te souhaite longue vie, Acadie! T’en es capable. Surtout que tu n’as vraiment pas besoin de la permission des autres pour exister!

Han, Madame?