80 ans plus tard: sommes-nous de retour en 1936?

«Hegel remarque quelque part que tous les grands faits et les grands personnages de l’histoire universelle adviennent pour ainsi dire deux fois. Il a oublié d’ajouter: la première fois comme tragédie, la seconde fois comme farce.» – Karl Marx, 1852

Nous préférions tous une farce à une tragédie, mais Marx s’est déjà trompé une fois ou deux. Nous devons alors être prêts à la possibilité d’une tragédie.

La première fois fut dans les années 1930 quand la reprise terriblement lente suivant le krach de 1929 a causé de la polarisation politique, des guerres commerciales et l’arrivée au pouvoir de chefs antidémocratiques et ultranationalistes dans de nombreux pays. Des exemples de conséquences incluent la Seconde Guerre mondiale et quarante ans de Guerre froide.

Nous avons vécu notre récession mondiale en 2008 et la reprise est certainement lente. Les revenus moyens dans de nombreux pays de l’Ouest sont toujours inférieurs à ce qu’ils étaient avant 2008, et des sentiments nationalistes et racistes se répandent dans des pays importants comme la Grande-Bretagne (le Brexit), la France (le Front national) et, surtout, les États-Unis (Trump).

À la fin de la Guerre froide, une vague de révolutions démocratiques pacifiques a transformé de nombreux pays en développement. Toutefois, cette vague a cessé quand le Printemps arabe a échoué, entraînant une nouvelle dictature en Égypte et des guerres civiles partout en Moyen-Orient. Dans certains endroits d’Asie, de la violence a même éclaté (un gouvernement militaire en Thaïlande, des escadrons de la mort menés par des gouvernements nommés par des populistes aux Philippines et en Indonésie).

À cette liste on pourrait ajouter un nouveau chef absolu en Chine (Xi Jinping) qui est plus prêt à jouer la carte nationaliste que tous les chefs depuis Mao, et un premier ministre japonais (Shinzo Abe) qui promet de supprimer la clause anti-guerre de la constitution. Et peu importe le vainqueur de l’élection américaine en novembre, une guerre commerciale entre les États-Unis et la Chine couve.

C’est toute une liste, mais est-ce qu’elle signifie que nous nous trouvons encore une fois en 1936 (des fascistes au pouvoir en Allemagne, en Italie et au Japon, une guerre civile en Espagne, les Grandes Purges en Union soviétique), une guerre mondiale étant tout à fait possible dans trois ans? Ou s’agit-il d’un fourre-tout de problèmes, d’échecs et d’inquiétudes locaux qui existent forcément dans un monde de presque 200 pays indépendants? Plus probablement ce deuxième.

Dans la majorité des pays développés, la vieille classe ouvrière se trouve dans une période difficile puisqu’on l’a oubliée lors de la mondialisation. C’est de là que la majorité du soutien pour l’extrême droite provient, mais sa population n’est pas assez grande pour prendre le contrôle de l’État: Trump ne gagnera pas en novembre, le Front national ne gagnera pas l’élection française l’an prochain et les Brexiteers en Grande-Bretagne… bon, on verra.

Le Moyen-Orient est tout à fait en chaos, mais le chaos est assez isolé à l’exception de quelques attaques terroristes mineures dans les pays de l’Ouest. De vivre en peur d’un califat islamique mondial est aussi délirant que d’en espérer un.

La démocratie ne meurt pas en Afrique ni en Amérique latine, et les avantages et inconvénients en Asie s’équilibrent (un gouvernement militaire en Thaïlande, plus de gouvernements élus par des autorités dans les Philippines et en Indonésie, mais plus de démocratie en Birmanie et au Sri Lanka).

C’est possible que les armées américaine et chinoise s’affrontent à un moment donné: c’est un risque implicite vu la nature du glissement du rapport des forces en ce début du 21e siècle. Mais nous ne nous trouvons pas sur le point d’un désastre mondial. Nous ne sommes pas en 1936.