Comment nuire aux enfants

Lundi, c’était la fête du Travail. Mais quel travail? La fête du travail bien fait? Celle du travail manuel? Intellectuel? À domicile? Est-ce le travail d’amateur, de mémoire? Travail au noir? La fête du travail égal à salaire égal?

Je me suis mis à y réfléchir quand j’ai remarqué que des gens se souhaitaient une «bonne fête» du Travail. Ça m’étonne, car le reste de l’année j’entends surtout des gens râler contre le boulot!

En fait, il s’agit d’une fausse «fête» (qui a néanmoins des racines historiques dans l’univers des relations de travail). C’est un banal congé férié, fixé en Amérique le premier lundi de septembre, et créé pour des considérations socio-économiques.

C’est un peu le principe de la «fête du New Brunswick», célébrée le premier lundi du mois d’août depuis 1975, même s’il ne s’est rien passé de spécial ce jour-là, me semble, dans l’histoire de la province. Mais ça crée un jour de congé chômé en août.

Quoi qu’il en soit, la fête du New Brunswick est utile aux Brayons, car elle leur permet de se remettre de la Foire qui a toujours lieu le weekend en question! Typique power!

Bref, la sagesse frederictonienne agissant, on a choisi un jour neutre. Le message subliminal de la chose: fêtez donc ce que vous voulez, on s’en bat les castagnettes!

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C’est un peu comme le bilinguisme officiel de la province, au fond. Le gouvernement est obligé de dire qu’il est en faveur, car c’est la loi. Mais certains, dans les abysses de leur âme politique, n’en ont probablement rien à cirer.

Malheureusement pour eux, les premiers ministres qui se succèdent au New Brunswick depuis l’adoption de la Loi sur les langues officielles ont été obligés, veut veut pas, de prendre position en faveur du principe de cette loi.

Ils n’ont pas vraiment le choix puisque l’article 2 de la Loi sur les langues officielles le stipule en toutes lettres: «Le Premier ministre est responsable de l’application de la présente loi».

Ça ne signifie pas nécessairement qu’ils doivent être de grands amateurs de trucs bilinguistiques. On le sent bien chez le Gallant premier ministre qui donne l’impression de percevoir la chose comme un problème anglais et non comme une solution française.

Comme une épine au pied, plutôt que comme un grain de beauté, quoi!

Mais, confiant (trop?) qu’il a l’appui des Acadiens et francophones de la province, il sent qu’il n’a pas à s’inquiéter outre mesure lorsqu’ils font mine de rouspéter sur sa manière malhabile de mener le dossier linguistique. Et fort de la tutelle morale du Big Brother fédéral, lui aussi propulsé au pouvoir par une marée atlantique écarlate, M. Gallant n’a qu’à lancer à l’occasion quelques gros chiffres sur la place publique enrubannés de phrases lénifiantes et voilà, le tour est joué: on l’aime!

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Comme plusieurs, je ne doute pas que le Gallant gouvernement soit arrivé au pouvoir les bras chargés de bonnes intentions. Mais ses députés et ministres francophones ont peut-être cru, à tort, que le dossier linguistique n’était qu’un dossier parmi tant d’autres et que, bardé de législations et d’enchâssements constitutionnels, ce dossier roulerait tout seul…

C’est la seule raison logique qui puisse expliquer qu’un gouvernement qui se dit respectueux des langues officielles, qui se dit soucieux du fait français en Acadie, qui se dit champion de l’éducation puisse sciemment laisser perdurer les garderies bilingues, quand on sait l’importance stratégique de développer une bonne connaissance du français en bas âge, surtout dans le contexte linguistique fragile du New Brunswick.

Malgré tout cela, le premier ministre ne semble vraiment pas comprendre qu’il est impératif que les enfants francophones aient accès dès la petite enfance à une éducation en langue française. Une éducation de QUALITÉ.

Il faut arrêter de croire que parce qu’on est en mesure aujourd’hui, en 2016, de concocter de beaux plans d’éducation avec des objectifs aussi ambitieux que généreux, on va stopper l’assimilation. C’est faux. C’est à peine si on parvient à la ralentir.

Et quand vous ajoutez à cette donnée dramatique les effets de la dénatalité et du recul démographique des francophones, vous obtenez un vilain cocktail explosif qui fait que la langue française s’en va chez le diable!

Presque deux ans après son arrivée au pouvoir, son équipe devrait être capable maintenant de saisir l’importance – que dis-je: l’urgence! – de désamorcer les bombes linguistiques avant qu’elles n’explosent.

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Cette inaction cause des dommages précisément à ce «tissu social» auquel le premier ministre a lui-même fait allusion dans son message saluant son nouveau plan d’éducation de 10 ans, intitulé «Donnons à nos enfants une longueur d’avance».

Si on tient vraiment à donner une longueur d’avance aux enfants, on devrait éviter comme la peste de tolérer des garderies bilingues qui ne sont pas plus propices à leur éducation en français que ne le furent jadis les écoles bilingues où l’on exposait tous les jours les élèves à l’assimilation.

Chaque année perdue à tourner en rond autour du pot pour des considérations politiques communautaires ou partisanes va NUIRE au développement de l’enfant, NUIRE à son apprentissage, NUIRE à la construction de son identité francophone et acadienne.

Chaque jour perdu est un obstacle de plus. Chaque jour perdu est un frein à l’émancipation de l’enfant. Chaque jour perdu fait avancer l’assimilation. Chaque jour perdu est un jour de trop.

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Faut-il vraiment que la société acadienne et francophone du New Brunswick recommence éternellement toutes ses luttes, comme dans le supplice de Sisyphe, condamné à pousser perpétuellement un rocher jusqu’au sommet d’une montagne?

À cet égard, le président intérimaire de la SANB, autrefois courageusement batailleuse et aujourd’hui piteusement chicaneuse, a eu bien raison d’exprimer quelques soupirs également intérimaires, dans un communiqué de presse du dit organisme éviscéré. On soupirerait à moins!

Enfin, puisqu’on est encore dans l’octave de la fête du Travail, souhaitons que le Gallant gouvernement sache s’inspirer du fameux principe énoncé par Boileau:

Hâtez-vous lentement, et sans perdre courage,
Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage,
Polissez-le sans cesse, et le repolissez,
Ajoutez quelquefois, et souvent effacez.

Han, Madame?