Histoire de dévouement extrême

Elles sont assises plus ou moins en cercle dans la salle de bricolage, avec chacune leur mari à leur côté, des hommes immobiles dans leur fauteuil roulant, tous pratiquement incapables de bouger ou de s’exprimer.

Je suis plus ou moins nouvelle en ces lieux. Je leur demande si elles viennent souvent.

– Tous les jours.

Je les regarde toutes, l’une après l’autre. Oui, toutes, elles viennent tous les jours rendre visite à leur mari dans ce foyer de soins pour personnes nécessitant des soins de niveau 3, c’est-à-dire des soins plutôt lourds.

– Tous les jours ! Mais…

Il suffit de se rendre dans un de ces foyers de soins quelques fois par semaine pour se rendre compte que d’y aller tous les jours, c’est tout incontestablement monumental.

L’une des dames ajoute, sourire en coin:

– Je crois pas qu’y feriont la même chose pour nous autres. Pas le mien en tout cas.

Elle se tourne vers son mari, qui à mes yeux n’a pas bougé d’un iota, capte sa réponse et nous la transmet, en rigolant doucement:

– Non. Il a dit non.

Une autre dame ne sait pas ce que ferait son mari dans la situation inverse, se tourne vers lui pour savoir. Lui non plus n’a pas l’air d’avoir bougé d’un millimètre, mais elle traduit :

– Aux deux jours, qu’il dit.

Une autre dame explique :

– J’ai vendu notre maison pour me rapprocher. Ça commençait à me fatiguer de conduire tous les jours. Surtout l’hiver. J’ai pris un appartement pas loin. C’est plus facile.

Elle cause tout en veillant au confort de son époux:

– C’est pas facile. C’est fatiguant. Des fois, je me dis que je vais sauter une journée, prendre un après-midi pour me reposer. Mais là je viens que je ne sais pas quoi faire de moi, puis je ne me sens pas correcte de faire ça, alors je viens.

Et elle ajoute, comme pour conclure:

– Parce qu’y fait pitié pareil…

Cette rencontre a eu lieu vers la fin mai. J’y ai pensé tous les jours depuis.