Les habits neufs de l’ignorance

On apprenait récemment le décès du dictateur Islam Abdug‘aniyevich Karimov qui, depuis une éternité, présidait aux destinées de la république d’Ouzbékistan, voisine de l’Afghanistan, du Kazakhstan, du Kirghizistan, du Tadjikistan et du Turkménistan. Et tous ces mots étranges m’amènent à parler de littératie!

Bref: savoir lire et écrire.

Mais commençons par le mot lui-même: littératie. Quel horriiiible mot! Ce vulgaire barbarisme qui jure contre le génie euphonique du français est apparemment cloné du mot anglais literacy, qui sonne déjà plus sexy dans la langue des Spice Girls.

Il faudrait envoyer ce mot au dépotoir de la langue si l’on veut continuer à parler français dans la tour de Babel contemporaine.

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En attendant, j’ai consulté sur l’internet le rapport sur la «littératie» soumis au gouvernement du New Brunswick en juin, notant au passage que le lien donnant accès au document est en anglais: «Report_Literacy-f.pdf». Notez l’ajout d’un «f» minuscule pour les enfants de Molière. C’est mignon.

Quelqu’un, quelque part, a oublié que VIVRE EN FRANÇAIS en Acadie, comme partout ailleurs sur la planète Francophonie, ça comprend aussi les adresses internet EN FRANÇAIS. (Ou, soyons magnanimes, des adresses bilingues.)

Quelqu’un, quelque part, a oublié que notre langue française est comme le sang qui coule dans nos veines: elle ne s’arrête pas aux poignets! Elle coule jusqu’au bout des doigts sur un clavier!

Quelqu’un, quelque part, s’est dit: good enough! Tous ces «good enough» vont finir par tuer la langue française.

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Dans ce galimatias, il n’est pas surprenant d’apprendre qu’«au Canada le terme littératie est plus fréquemment utilisé dans les documents gouvernementaux des provinces et des territoires où le français est la langue minoritaire», comme je l’ai lu dans un article portant sur la définition du mot littératie. (voir note 1)

Il ne faut donc pas s’étonner que le gouvernement du New Brunswick ait créé un «Secrétariat à la littératie», en 2015. Il aurait pu créer un «Secrétariat à l’alphabétisation» et tout le monde aurait compris. Mais pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué?

Sans vouloir dénigrer le labeur intellectuel des chercheurs, on peut se demander si l’abscondité, aussi savante soit-elle, est toujours porteuse de sens.

Car si l’on veut que les gens nous comprennent, il est impératif de leur tenir un langage qu’ils soient en mesure de comprendre, surtout quand on parle d’alphabétisation!

Bref, il faut dire les choses simplement, sans pour autant verser dans l’hippopotomonstrosesquipédaliophobie, bien sûr!

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Certes, il y a des nuances entre l’alphabétisation dont on a tous entendu parler et cette horripilante «littératie» contemporaine.
Jadis, l’alphabétisation consistait à se rendre à l’école du rang pour apprendre à lire et à écrire. Aujourd’hui, on y ajoute une dimension sociétale: on le fait pour fonctionner en société.

Et c’est vrai que la société de l’information dans laquelle nous pataugeons maintenant exige de plus en plus des citoyens une capacité à écrire, à lire et à comprendre ce qu’ils lisent. Pas seulement au cas où, un malheur est si vite arrivé, on tomberait sur le long formulaire de recensement un jour, mais pour fonctionner correctement dans le quotidien, ne serait-ce que lire les indications routières ou un menu dans un restaurant.

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La problématique de l’alphabétisation a une résonance particulière en moi parce que mon père était analphabète. Je souffrais de le voir tracer péniblement, une à la fois, les lettres de son nom. Et il m’arrive de penser qu’en écrivant, je venge l’affront que la vie lui a fait.

Mon père, comme bien d’autres, se débrouillait avec le gros bon sens, mais aujourd’hui ces personnes seraient perdues, parce que le gros bon sens ne peut plus être notre seul indicateur dans la vie. Il FAUT savoir écrire, savoir lire, savoir déchiffrer moult documents. Tout le monde doit apprendre à lire, à écrire et à compter. Dans sa langue.

Sauf les petits Acadiens qu’on envoie se faire assimiler dans les garderies bilingues. Ce qui ne semble pas inquiéter le Gallant gouvernement!

Il faut dire que lorsque le leitmotiv d’un gouvernement face au fait français, c’est «good enough», on trouve toujours une entourloupette économico-politique pour justifier l’inaction en ce domaine, tout en chargeant quelques personnalités distinguées de signer des rapports promettant mieux dans dix ans.

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Toutefois, avant de s’engager sur les Champs-Élysées menant à ce paradis linguistique, il faudrait déjà démêler le fil d’Ariane dans lequel est enfirouapé le Gallant gouvernement! Comment s’y retrouver au New Brunswick avec le dossier de la langue française quand c’est la ministre des Finances qui est responsable de la Littératie; quand la ministre du Développement économique est responsable de la Francophonie; quand le ministre de l’Éducation postsecondaire, de la Formation et du Travail est aussi le responsable des Affaires intergouvernementales, de la Société de développement régional… et des Langues officielles!

Même une chatte n’y retrouverait pas ses petits! Et on demande aux Acadiens et francophones de ne pas s’inquiéter du fait que les pièces de leur casse-tête identitaire soient ainsi éparpillées aux quatre vents!

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Notez que cette «mêlitude» n’est pas le fait du seul gouvernement du New Brunswick. Partout, c’est la mode. On rallonge les titres des ministères à mesure qu’on multiplie les concepts sociologiques, comme si, en rendant les choses plus complexes, elles deviendraient soudainement plus claires!

Cette nouvelle manie de la complexité inutile se manifeste aussi dans le rapport sur l’alphabétisation où exultent les vertiges de la «littératie», et dans le nouveau plan d’éducation, où les enfants qu’on éduque ne sont plus des écoliers, élèves ou étudiants, mais des «apprenants». Sans doute pour matcher avec «enseignants».

Prophétie: on vous annoncera bientôt que vous n’êtes plus des parents mais des «pourvoyants». Vous voilà avertis!

La religion a peut-être pris le bord, mais on la réinvente, version laïque: on rebaptise les vieilles affaires avec des mots nouveaux. On fait du révisionnisme sémantique croyant réinventer le bouton à quatre trous.

Il faudrait se demander si l’on n’est pas tout simplement en train de déguiser l’ignorance en l’attifant avec des habits neufs.
Han, Madame?

Note 1: https://oraprdnt.uqtr.uquebec.ca/pls/public/gscw031?owa_no_site=3179&owa_no_fiche=156