Réflexion – «Et de un, et de deux, et de trrrrrrrois!»

C’est un autre dimanche après-midi d’hiver. On aurait pu s’habiller chaudement et aller jouer dehors, mais on décide plutôt de se planter dans notre salon devant le téléviseur. Pourquoi? Parce que dans quelques minutes, ce sera la lutte, moment familial par excellence de la semaine.

Édouard Carpentier, avec son accent français et un corps tout en muscle, souhaite la bienvenue aux téléspectateurs. Ils sont plus de 2 millions. C’est plus que La Soirée du hockey. Plus que toute autre émission qu’on peut syntoniser sur les deux seules chaînes disponibles. À part peut-être Les Belles Histoires des pays d’en haut et les sournoiseries de Séraphin, une autre forme de lutte…

L’émission ne dure qu’une heure, mais pas question d’en manquer une seule minute. Nous avons tous nos préférés, généralement dans le clan des bons. Moi, c’est Carpentier, qui grimpe dans un coin sur la troisième corde, gifle au visage son adversaire, puis s’envole pour sa célèbre pirouette arrière. Lui, il sait lutter. Ce n’est pas comme ce Hans Schmidt, cet Allemand aux airs bourrus (Guy Larose de son vrai nom), qui ne se gène pas pour y aller de coups salauds. Ou encore la gang à Eddie The Brain Creatchman, ce gérant à la grande gueule qui ne manque jamais de faire son show devant la caméra avec sa canne électrique.

«Et de un, et de deux, et de trrrrrrrois!», clame l’annonceur au bord de la crise d’apoplexie après que Carpentier ait réussi à coller les épaules de son adversaire au tapis, non sans un énorme courage et quelques bons coups d’avant-bras qui ont l’air à faire si mal. Dans mon salon, je saute de joie. Mon préféré a encore gagné.

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Dans le reste de la famille, on ne jure que par les Rougeau. Ma grand-mère surtout, habituellement très tranquille mais qui se transforme en farouche partisane quand elle voit à l’écran ces gaillards qui en imposent. Il y a surtout Johnny, en fin de carrière, mais encore excellent, surtout avec sa savate et sa fameuse prise du sommeil, cette clé de soumission imparable qui vous envoie au pays des rêves en quelques secondes. Il deviendra par la suite garde du corps de René Lévesque avant de diriger les destinées de la Ligue de hockey junior majeur du Québec. Un grand monsieur.

Il y a aussi le géant Ferré. Jean Ferré. Sept pieds quatre pouces et 417 livres à cette époque. Il dominait tout le monde par une tête. Ses combats contre deux ou trois adversaires à la fois, à les tasser comme des mouches, sont un pur délice. Seul Tarzan La Bottine Tyler, aux cheveux blonds collés sur la tête, réussissait à l’ébranler avec des moyens, il est vrai, pas toujours catholiques. C’était bien avant Andre The Giant, le méchant contre Hulk Hogan, et la WWE.

Parfois, on nous présente un combat de nains. Little Beaver (Lionel Groulx pour les intimes) contre Sky Low Low (Maurice Gauthier de son vrai nom). Ça aussi, ça attire les foules. Et c’est très drôle.

Les méchants ont droit à nos huées. Wladek Killer Kowalski, l’ennemi juré de Carpentier. L’immense Abdullah the Butcher, qui fait peur juste à le voir sauter dans le ring. Sans oublier, bien entendu, Maurice Mad Dog Vachon, édenté, fou furieux, le feu dans les yeux, le diable en personne. Chaque combat qu’il livre, d’une violence rare, se termine dans une mare de sang.

Puis, c’est déjà la fin de l’émission. Carpentier lance sa célèbre phrase: «À la semaine prochaine… si Dieu le veut!»

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La lutte, au début des années 1970, a vécu son âge d’or, grâce à la télévision et des cotes d’écoute exceptionnelles. Et ses vedettes francophones à faire pâlir les meilleurs joueurs du Canadien de Montréal. Et on ne parle pas des moindres: Lafleur, Dryden, Cournoyer, Lemaire et compagnie.

À cette époque aussi, c’était davantage du sport que du spectacle. Les coups avaient l’air de vrais coups. La prise du sommeil faisait vraiment dormir, jusqu’au moment où l’arbitre réveillait la victime d’une bonne claque au visage. Du moins, c’est ce que l’on croyait tous. Ou était-ce notre naïveté de jeune enfant…

Aujourd’hui, le spectacle a supplanté le sport. La WWE, cette machine à imprimer de l’argent, a quelque peu – le mot est faible – dénaturé cet art. Ces monstres de muscles aux grandes gueules sont des athlètes accomplis et sont certes excellents dans leurs chorégraphies, mais on sent qu’il manque cette candeur d’autrefois qui faisait de nos lutteurs de véritables vedettes. C’est dommage.

Cependant, je m’en voudrais d’ignorer l’exploit d’un «p’tit» gars de chez nous. Il s’appelle Marc Roussel et il est originaire de Le Goulet, ce beau petit village près de la mer dans la Péninsule acadienne. Il a choisi la lutte et le nom de Marko Estrada pour exprimer son talent.

Un talent qui lui a permis, le 8 août, de battre le record de longévité qui appartenait à Édouard Carpentier – mon Édouard Carpentier! – et qui était de 974 jours consécutifs à détenir une ceinture de championnat (le titre de la Commission athlétique de Montréal du 30 janvier 1963 au 30 septembre 1965).

Aujourd’hui, Estrada a franchi le cap des 1000 jours consécutifs avec, autour de sa taille, la ceinture de monarque de la North Shore Pro Wrestling.

Qu’on le veuille ou non, ça relève de l’exploit, peu importe comment on peut se permettre de juger la lutte professionnelle d’aujourd’hui. Parce que ça veut dire quand même des centaines d’heures d’entraînement – on ne se bâtit pas un corps comme le sien en dégustant seulement du jus de céleri –  et des centaines de combats à user sa santé à travers des coups et des pirouettes qui, même s’ils sont prévus dans le scénario et chorégraphiés, comportent leur large part de risque.

Marc Roussel entre donc dans la belle et grande histoire de la lutte, aux côtés des Carpentier, Rougeau, Vachon et compagnie. Sans oublier le plus grand de tous, Yvon Robert.

Même si, pour y arriver, il a relégué aux oubliettes le record de mon lutteur préféré. Je ne lui en tiendrai pas trop rigueur.