Artiste par défaut?

J’ai déjà dressé dans cette chronique le portrait de mes revenus provenant de la vente de mes livres traduits en anglais. Je viens de recevoir un nouveau compte rendu à ce sujet: la situation est stable, c’est-à-dire guère plus reluisante qu’auparavant.

Je n’écris pas ceci pour me plaindre, seulement pour faire connaître les faits: en tout et partout, de janvier à juin 2016, on a acheté cinq exemplaires de Juste Fine (Pas pire) et deux exemplaires de For Sure (Pour sûr), tous à rabais. Mes trois autres titres en anglais n’apparaissent plus sur l’état de compte, j’en conclus que les exemplaires restants ont été pilonnés, c’est-à-dire détruits.

Je reçois ce compte rendu sans surprise et sans états d’âme. Même que les trois livres déclassés me facilitent la tâche, cela fait moins de zéros à lire.

Je suis loin d’être la seule dont les œuvres stagnent sous forme d’inventaire non vendu. J’ai côtoyé cet été trois artistes en arts visuels qui croulent sous le poids de leur production invendue. Pourquoi acheter une œuvre d’un ou d’une artiste de chez nous quand les magasins Winner’s de ce monde vendent de bien beaux «portraits» pour le quart, le dixième du prix ?

Je suis à peu près certaine que la grande majorité des personnes travaillant dans le domaine des arts plastiques en Acadie est confrontée à ce problème d’inventaire non vendu, y compris les plus célèbres d’entre elles et eux. Que sont-ils censés faire? Les détruire? Peindre par-dessus? Les vendre à rabais? Qu’est-ce que cela dit de nous comme société? Ultimement, qui s’en préoccupe?

En littérature comme en musique comme dans les arts plastiques, la concurrence vient aujourd’hui de tous les coins du monde et les saveurs à la mode changent souvent. Il n’est pas évident d’y faire son chemin.

Et pourtant, année après année, l’Acadie produit un grand nombre d’artistes. Oui, certains jours, cela m’inquiète. Je crains que cette surproduction cache un mal plus sérieux. À vrai dire, je crains que cette surproduction cache notre incapacité dans nombre d’autres domaines. Voilà, c’est dit.