La purge en Turquie

«En Turquie, nous mettons progressivement derrière les barreaux toute personne qui prend la liberté d’exprimer même la moindre critique contre le gouvernement», a écrit l’auteur Orhan Pamuk, le premier Turc à gagner un prix Nobel.

«La liberté de pensée n’existe plus. Nous nous éloignons rapidement d’un État de droit et nous allons vers un régime de terreur.»

Pamuk a rédigé ce texte à Istanbul, mais il l’a envoyé au principal quotidien libéral en Italie, Repubblica, car aucun journal turc n’oserait le publier. Effectivement, presque toute l’équipe éditoriale du premier quotidien turc traditionnel, Cumhuriyet, a été arrêtée il y a quelques semaines, apparemment pour avoir appuyé à la fois les rebelles kurdes et la société islamiste secrète sous le contrôle du prêtre musulman exilé, Fethullah Gulen.

C’est ridicule, mais l’équipe rédactionnelle du Cumhuriyet est néanmoins en prison, aux côtés de 37 000 autres personnes arrêtées depuis la tentative de coup d’État de juillet, bon nombre sous des accusations également invraisemblables. L’administration du président Recep Tayyib Erdogan a d’ailleurs accordé une amnistie à 38 000 criminels afin de faire de la place dans les prisons pour incarcérer des prisonniers politiques.

L’administration d’Erdogan reconnaît les «gulénistes» coupables pour la tentative de coup d’État, et il a probablement raison. Toutefois, il exploite l’«état d’urgence» pour réprimer toute opposition potentielle à son règne. Peu importe leurs vraies opinions, ils sont tous accusés d’être soit pour les gulénistes, soit pour les terroristes.

On a exagéré la menace guléniste à des proportions monstrueuses. Le vice-premier ministre d’Erdogan, Nurettin Canikli, a affirmé récemment lors d’une entrevue concernant les membres de ce groupe que l’on a «quasiment enlevé le cerveau de leur tête. Ils sont hypnotisés. On dirait des robots. Chacun est une menace potentielle. Ils pourraient perpétrer toutes sortes d’attaques, y compris des attentats-suicides.»

Erdogan est du même avis, mais il évite de mentionner que lui et Fethullah Gulen furent à un moment donné de proches alliés consacrés à la tâche d’«islamiser» la fonction publique de la Turquie. Leur objectif commun a été d’assurer que des musulmans pieux occupent la majorité des emplois gouvernementaux: officiers militaires, enseignants, policiers, juges, hauts fonctionnaires, etc.

Ce fut une énorme tâche, car, pendant presque une décennie, des Turcs laïques croyant que la religion n’avait pas sa place dans les politiques ont majoritairement occupé ces emplois. Pour l’accomplir, on a donné aux candidats gulénistes la réponse aux questions sur les examens d’admission, manipulé des nominations militaires et juridiques, et tout simplement exercé le pouvoir politique.

Toutefois, à un moment donné, Gulen et Erdogan ont eu une dispute qui a mis fin à leur relation – probablement sur lequel des deux avait véritablement le contrôle des dizaines de milliers de fonctionnaires religieux pieux – et Erdogan s’est tardivement rendu compte qu’il avait créé une force hostile au sein de sa propre structure gouvernementale.

Il a fait preuve d’autant de prévoyance concernant ses affaires avec les Kurdes turcs. En 2013, Erdogan a accepté un cessez-le-feu avec le Parti des travailleurs kurdes, le principal groupe séparatiste kurde et aussi le plus violent. Cependant, quand il a perdu une élection l’an dernier et devait regagner l’appui des ultranationalistes Turcs, il a réussi en rompant le cessez-le-feu et en relançant la guerre contre les Kurdes.

Il s’est alors aliéné de beaucoup de personnes et doit urgemment diminuer sa liste d’ennemis. Le coup d’État échoué de juillet a offert à Erdogan une excuse pour prendre des mesures extrêmes contre eux, voire contre d’autres ennemis intérieurs, qui ont toujours joué selon les règles démocratiques. Il a saisi l’occasion des deux mains.

C’est une situation malheureuse et triste, car, il y a dix ans, on croyait que la Turquie s’en allait vers une ère de démocratie stable et de prospérité croissante. On ne peut pas dire quand, ou même si, ce pays se remettra sur le droit chemin.