Amaryllis

Il y a des jours où l’humanité ressemble à une fourmilière d’âmes en peine courant dans tous les sens, ne sachant plus où donner de la tête.

Chacun d’entre nous doit quotidiennement répondre à un certain nombre d’exigences. Des exigences domestiques, telles que l’épicerie, le lavage, le ménage, les repas, les loisirs, le repos. Le tout ponctué des hauts et des bas de nos différentes relations humaines: conjoint, enfants, famille, voisins, collègues, sans oublier quelques quidams croisés par hasard et dont certains, même s’ils l’ignorent, ne passeront pas inaperçus.

Des exigences sociales également: boulot, paperasserie administrative, comptes à payer, ouache. Plus la nécessité de maintenir le cap sur des projets qui nous tiennent à cœur, ou le besoin de s’informer pour se garder à flot dans la marée des infos qui nous sont catapultées de minute en minute via toutes les voies inimaginables, des contacts personnels de nos messageries aux panneaux routiers, en passant par les médias de tout acabit.

Des exigences citoyennes enfin: tenir un œil sur ce que fait le gouvernement, prendre position (dans sa tête ou dans la rue) sur les enjeux politiques, développer un esprit critique face aux désagréments ou aux annonces féeriques qui nous tombent dessus, tout en s’évertuant à ne pas perdre le fil des grands événements planétaires.

Tout ça, dans une seule journée. Ouf…

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Malgré cet horaire chargé, j’ai trouvé le moyen, ce matin, de rempoter une amaryllis tigrée.

Même si je pouvais apercevoir derrière la fenêtre du salon l’hiver vicieux qui vient de s’installer brutalement sur ma rue, ça sentait le terreau mouillé dans la maison. Ça sentait le printemps. Et c’est ainsi que, l’olfactif au vif, j’ai entrepris cette énième épître à mes frères zé sœurs d’Acadie.

L’amaryllis est une fleur populaire à ce temps-ci de l’année, parce qu’elle fleurira pendant les Fêtes. On en voit partout. Je me suis demandé d’où elle provenait. En farfouillant dans l’Internet, quelle ne fut pas ma surprise de découvrir que ce que nous appelons «amaryllis» est en réalité une hippeastrum, et qu’elle est originaire d’Amérique du Sud et des Caraïbes, contrairement à l’authentique amaryllis originaire d’Afrique du Sud. Qui l’eût cru?

Et que dire de sa légende! Faut que je vous raconte ça.

Il était une fois, une nymphe appelée Amaryllis. Un méchant pétard, selon Virgile. Elle tomba en amour avec un berger, un p’tit gars du Lac Baker, paraît-il, fort comme Robert Maillet et beau comme un chroniqueur. Pour le séduire, elle voulut lui donner la chose qu’il désirait le plus au monde.

Non, ce n’est pas ce que vous pensez!

Il voulait une fleur qui n’avait jamais encore été créée.

Amaryllis se posta à la porte du berger pendant des nuits pour le checker, la vlimeuse, et chaque nuit, elle lui lançait une flèche d’or dans le cœur. Quand l’infortuné berger, le cœur comme une pelote d’épingles, se décida à lui ouvrir, il trouva devant sa porte une magnifique fleur rougie par le sang du cœur de la pauvre nymphe morte d’amour. Amaryllis.

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Pas beau, ça?

Vous ne trouvez pas que ça nous change des nouvelles horribles en provenance du bout du monde, là où des hommes, des femmes et des enfants meurent aussi, chaque nuit, à cause de la haine, sous les bombes ou les mitraillettes des terroristes ou de ceux qui les combattent?

Honnêtement, j’ai beau posséder un sens de l’humour à toute épreuve, il y a des moments où je n’en peux plus d’être interpellé par toutes les horreurs que s’imposent entre eux les êtres humains.

Certes, on ne peut pas tous et toutes descendre dans la rue pour faire une révolution contre tout ce qui nous écœure. On passerait notre temps dans la rue!

Mais elle vient cette révolution. Je ne sais pas quelle couleur elle prendra, dans quels grands principes elle se drapera. J’ignore quelle étincelle mettra le feu aux poudres planétaires, mais cette étincelle existe déjà, dans le Temps, un peu comme le Big Bang juste avant le Bang.

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Je n’en connais pas la date, et j’ai peur d’en imaginer les conséquences. Ce sera une révolution contre la mondialisation qui asphyxie l’identité des peuples; contre la rectitude politique qui musèle la langue des peuples; contre les gouvernements qui abdiquent la souveraineté de leurs peuples afin de répondre aux diktats d’un monde économique sans âme.

Cette révolution, qui mettra en péril la civilisation occidentale telle que nous la connaissons et la définissons aujourd’hui, pourrait également entrer en collision avec une autre révolution en cours: celle du monde arabo-musulman, déjà à hue et à dia avec la modernité à l’occidentale à laquelle aspire une partie des musulmans et qu’une autre partie rejette.

On le voit bien dans cette bonne vieille Europe qui croyait en avoir fini avec ses fantômes nationalistes. Les effets conjugués de la perte de souveraineté des États que l’on a tenté de fondre dans un creuset unique et de l’afflux des migrants fuyant la haine, la peur et la misère de cieux incléments, ont réveillé ces vieux fantômes nationalistes. Ceux de la gauche comme ceux de la droite.

En France, par exemple, de Jean-Luc Mélenchon du Parti de gauche à Marine Le Pen du Front national, en passant par le gouvernement libéral actuel pourtant élu sous étiquette socialiste, les leaders ne font plus que piétiner, parfois sur place, parfois sur les platebandes du voisin, alors que le peuple, lui, piaffe.

D’impatience.

Et je n’ose même pas parler des États-Unis où s’amène au pouvoir une bande d’abrutis aussi intolérants que belliqueux, aussi populistes que dangereux.

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Voyez, ça en fait des choses à penser dans une journée. Sans oublier les autobus scolaires homogènes, la centrale électrique de Belledune, l’école de Saint-Paul, ou la liste des peuples fondateurs du Madawaska!

D’où l’importance de pouvoir s’envoyer au septième ciel à l’occasion, le temps d’un orgasme pour la suite du monde. Et pour l’amour tout cru, aussi.

Car il en faut pour supporter tout ça.

Han, Madame?