Décembre marque le retour des lutins espiègles qui viennent, généralement la nuit, faire des coups pendables dans les chaumières. Mais cette année, les mozusses, ils se sont même invités dans les coulisses de l’administration publique du Niou-Brunswick gouvernement!

Et vous savez ce qu’ils ont fait? Ils se sont glissés de nuit dans un dossier linguistique – il y en a toujours un qui traîne sur le bureau d’un fonctionnaire – et ils ont commencé à couper quelques bouts de mots par-ci par-là.
Pour leur première incursion gouvernementale, ils s’en sont pris à un mot particulièrement important dans la province, puisqu’il touche à la fonction du Protecteur du citoyen, aussi appelé «ombudsman». Rien de moins!

En effet, nos lascars de la langue ont tout simplement sectionné la troisième syllabe du mot «ombudsman». Dorénavant, au Niou-Brunswick, il n’y aura plus d’ombudsman, mais juste un «ombud».

Puisque le mot ombudsman est un mot suédois, et non anglais ou français évidemment, on pourrait croire, erronément, que cela porte moins à conséquence dans une province qui reste à hue et à dia avec ses tabous bilinguistiques, réels ou imaginaires, transbahutés collectivement, d’une génération à l’autre, depuis les guerres franco-britanniques qui se soldèrent par le premier traité d’Utrecht, signé le 11 avril 1713, lorsque la France céda l’Acadie à qui de droit. (Booouuuhhh!)

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Cela dit, les lutins ont quand même eu la gentillesse de laisser une note pour expliquer leur geste.

Selon eux, puisque le suffixe «man», dans le mot ombudsman, fait spécifiquement allusion au genre masculin, cette forme orthographique n’est plus pertinente dès lors que la fonction en question est occupée par une femme. Il faudrait, par souci d’égalité entre les hommes et les femmes, que le titre d’une fonction reflète le genre de la personne qui l’occupe.

Élémentaire, mon cher Watson!

Le problème, c’est qu’au lieu de trouver un équivalent féminin au titre de cette fonction quand elle est détenue par une femme, ils n’ont trouvé rien de mieux que de castrer le titre «masculin»!

Et vlan que je te coupe le tiboutte qui dépasse!

La castration orthographique comme moyen d’émancipation de la femme: il fallait y penser, et il n’y a bien qu’au Niou-Brunswick que de vlimeux lutins puissent se permettre une telle horreur sans que personne ne grimpe dans les rideaux à leur poursuite.

Bien au contraire: la ministre des Finances, Cathy Rogers, a même déposé un projet de loi pour entériner cette niaiserie! On savait que le Gallant gouvernement avait promis de couper dans le gras, mais là on n’est plus dans le gras, craintifs lecteurs zé lectrices crinquées: on est dans les… comment dire… dans les ornements, quoi!

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Selon la ministre porte-parole des vilains lutins, ce changement sémantique est important «car il indique aux femmes du Nouveau-Brunswick qu’elles ont les mêmes possibilités, peu importe la fonction».

J’avoue que je ne vois pas du tout en quoi châtrer des mots fera plus de place à la femme. Ce n’est certes pas en évitant de nommer les choses qu’on les rend plus égalitaires, c’est au contraire en les nommant comme il se doit; c’est-à-dire, au masculin quand c’est un homme et au féminin quand c’est une femme.

Car, dans ce cas, si la ministre veut être conséquente, elle changerait illico l’appellation de la «Direction de l’égalité des femmes» et la renommerait la

«Direction de l’égalité des genres». Ce serait déjà plus logique!

Mais pour revenir à notre cours de suédois, pourquoi ne pas trouver un équivalent français au mot ombudsman?

Après tout, on n’est pas venu au monde pour vivre en anglais, ou en suédois, mais bien EN FRANÇAIS.

Sous d’autres cieux plus francophiles, on en a trouvé des équivalents au mot ombudsman: médiateur/médiatrice, protecteur/protectrice. Et même le mot «mandataire» qui a la particularité de n’avoir aucune connotation de genre. Pas beau ça?

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Permettez-moi une lueur de paranoïa. Je soupçonne que derrière cette appellation émasculée se cache aussi une entourloupette visant à niveler, pour ne pas dire occulter, le plus possible la réalité des deux langues officielles du Niou-Brunswick.

C’est une conception abâtardie de la réalité linguistique et j’ai noté, dans ma longue expérience de francophone d’Amérique, qu’elle est souvent le fait de francophones bien intentionnés qui ont malheureusement succombé aux charmes des sirènes anglaises qui peuplent les courants marins léchant le pays. Et particulièrement, les côtes sud de la province.

Pour dire les choses plus simplement, avec l’actuel gouvernement de la province, on n’est plus du tout dans la reconnaissance de droits linguistiques individuels (Robichaud, langues officielles), ou collectifs (Hatfield, égalité des communautés).

On n’est même plus dans la protection de ces droits, et encore moins dans leur promotion.

On est plutôt dans le grignotage soutenu de ce qui exprime le fait français. Dans l’oblitération des signes extérieurs de cette réalité française. Il faut que ce qui se dit ou s’écrit en français «sonne» comme en anglais.

Exemple: Opportunities NB/ Opportunités NB…

Rendu là, on ne parle plus de signe avant-coureur de l’assimilation, long processus s’il en est.

Rendu là, le ver a atteint le cœur de la pomme et il se bourre la face.

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Tous les moyens sont bons pour nier l’évidence. Et cette affaire «d’ombud» l’illustre clairement. Sous prétexte de proclamer un intérêt réel envers le rôle de la femme dans la société, on en profite, par la bande, pour pigrasser dans le dossier linguistique afin de trouver un mot ridicule qui serait officiellement censé répondre à tous et à toutes: hommes, femmes, anglophones, francophones.

Alors qu’en réalité, il n’aura AUCUN impact sur l’avancement RÉEL des femmes ou celui des francophones. Ni celui des hommes, ni celui des anglophones non plus…

Mais il confortera ceux qui ne sont tout simplement pas à l’aise ni avec la place que veulent prendre les femmes, ni avec celle que veulent garder les francophones.

Ignorance, indifférence, incompétence, aveuglement, et même hypocrisie. Méchant message qu’ont laissé derrière eux ces satanés lutins.

Han, Madame?

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