Chaleur humaine

Le maudit verglas ne se gêne pas pour tenir en otage une grande partie de l’Acadie. La Péninsule grelotte sous une couche de glace. Même si je suis impuissant devant cette situation, à l’instar de tant d’autres expatriés, il me reste la solidarité du cœur et je l’offre sans réserve.

J’ai suivi l’évolution de la situation d’un œil attristé – et compatissant! –, non seulement parce qu’elle touche des gens que j’aime, mais parce que je sais un peu ce qu’ils vivent, pour avoir subi la crise du verglas du Québec en 1998.

Étrange sensation que celle de se savoir tout à coup «pris dans la glace», sans chauffage, éventuellement sans nourriture, en manque de tous ces petits rien essentiels qui contribuent d’habitude au bonheur domestique.

Mais, Dieu merci, on vit dans un pays développé, nos gouvernements veillent à la sécurité générale, nos structures et infrastructures sont assez efficaces pour venir à bout de ces difficultés; et même si ça prend du temps à se régler, on vit dans une société où l’on sait qu’on va finir par s’en sortir.

Bref: malgré quelques moments de faiblesse, c’est toujours l’espoir qui finit par prendre le dessus.

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Ce sentiment est renforcé par les commentaires que je lis, sur les médias sociaux en particulier, de personnes directement affectées par cette crise du verglas en Acadie.

Ce qui frappe le plus, c’est leur solidarité, entraide courageuse s’il en est, parce qu’on voit des gens réellement tournés vers les autres, même quand ils sont eux-mêmes aux prises avec ce verglas.

Certes, il n’y a rien de nouveau à constater le courage des Acadiens, mais à vue de rossignol, ce qui étonne, c’est le côté bon-enfant de cette émouvante solidarité qui n’est pas, non plus, dénuée d’une touche d’humour qui fait du bien.

Mais ce n’est pas, évidemment, la rigolade. La situation est très sérieuse. Et il est à prévoir que la fatigue finira par miner le moral de la population. C’est pourquoi, la multiplication des équipes d’Énergie NB et l’arrivée des militaires sont des signes positifs qu’il faut souligner. Plus vite ce sera réglé, mieux ce sera pour tout le monde!

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Quelques bémols cependant: il semble que la crise a pris tout le monde par surprise, y compris le gouvernement, Énergie NB et l’Organisation des mesures d’urgence.

De plus, les communications entre les intervenants de première ligne et les citoyens n’ont pas toujours été rigoureuses, ajoutant l’insécurité aux inquiétudes normale de la population.

Le premier ministre s’est même excusé pour le cafouillage entourant notamment les cibles de rétablissement du courant et c’est tout à son honneur de reconnaître ces couacs de communication. Mais il est utile de se rappeler que dans des cas d’extrême urgence comme celui de cette crise du verglas, la population préfère l’heure juste aux propos lénifiants. Elle a droit à une information précise et pertinente.

Sur ce, je le dis bien fort, vous m’impressionnez, amis d’Acadie, puisque même pris dans la glace vous savez répandre votre chaleur humaine avec constance et dignité dans l’épreuve. Même sans électricité, le courant passe!

Inspirant, vous dis-je.

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Au moment où la nature vous maintient dans ses griffes de glace, ici, au Québec, c’est un verglas moral qui s’est abattu sur les citoyens: la tuerie de la mosquée de Sainte-Foy est venue nous rappeler, malheureusement, que la haine ne connaît aucune limite.

Naturellement, au cours des semaines à venir, nous en apprendrons plus sur cette horreur. Les médias en feront leurs manchettes, les politiciens ressortiront leurs discours de circonstances, il y aura des manifestations publiques d’outrage et de sympathies, des corps policiers et des cortèges de spécialistes en tout genre défileront en conférence de presse pour nous annoncer qu’ils ne peuvent rien dire «pour ne pas nuire à l’enquête».

En attendant, c’est l’émotion médiatique qui prend le dessus. Dimanche soir, à Radio-Canada et à TVA, quelques journalistes, debout sur des bancs de neige, essayaient laborieusement d’extraire la substantifique moelle des émotions de quelques témoins de l’homme qui a vu l’homme qui a vu l’ours, ou celle des onomatopées de quelques passants effarouchés. C’était pathétique.

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Ici, au Québec, il y a déjà plus d’un lustre que «la question musulmane» est un sujet de débats où se confrontent préjugés et inquiétudes. Le voile, les signes ostentatoires, les accommodements raisonnables, le terrorisme islamiste, tout un méli-mélo, souvent sans queue ni tête, est livré en vrac à une opinion publique qui se dit vertueuse et ouverte sur le monde, mais qui n’en donne pas moins, hélas!, des signes d’intolérance à l’occasion.

Ces débats ont fait apparaître dans le discours public une batterie de mots à la mode, tels que la fameuse «radicalisation» qu’il faut prévenir «en amont» pour éviter la «stigmatisation» et les «amalgames» afin de ne pas «instrumentaliser» la posture «identitaire». Suffit d’agencer ces mots avec un minimum de fantaisie pour donner l’illusion d’un maximum de profondeur de la pensée!

En vérité, lorsque la parole publique est devenue un concours oratoire en langue de bois, c’est SOUS ce faux débat qu’il faut chercher pour découvrir ce qui se dit vraiment. Sous ce faux débat courent des ruisseaux de grommellements discrets, de jérémiades confidentielles et d’anathèmes marmonnées qui donneront la véritable mesure de la situation le jour où ils feront surface.

Ce jour-là est à craindre, parce que ce qui en sortira ne sera peut-être pas un roucoulement de pigeons amoureux!

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Je ne veux pas me faire prophète de malheur, mais je rappelle que les poncifs et autres vœux pieux ânonnés par des dirigeants en mal d’image les soirs de drame ne pourront jamais étouffer la peur et l’ignorance. Seule l’éducation y parviendra.

La haine sait se faire discrète en attendant le moment de pouvoir lancer son cri lugubre.

Mais là aussi il faut garder espoir. L’humanité a fait du chemin depuis le paradis terrestre, et on ne peut que croire qu’elle finira par s’en sortir, elle aussi, comme l’Acadie ressurgira de ses glaces!

Car la chaleur humaine n’a peut-être pas dit son dernier mot.

Han, Madame?